Partir pour apprivoiser l'âme du monde.Pour les trouver tous ces regards qui donnent leur éclat aux étoiles. Partir pour fouler en un seul pas toute l'immensité de notre Terre...Nous serons enfin la goutte dans l'Océan, le grain de sable dans le désert, la minuscule particule de rosée dans la profondeur de cette vaste Forêt. Et le plus magique dans tout cela...c'est que nous le serons, ensemble !

samedi 11 juin 2011

Beautiful Pakistan

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« L’environnement de sécurité au Pakistan est particulièrement dégradé depuis 2007. Il est recommandé de renoncer à tout projet de voyage dans ce pays, sauf nécessité familiale ou professionnelle. (…)La traversée du pays par voie routière à partir de ou vers l’Iran via le Baloutchistan, ou à partir de et vers l’Afghanistan via la province de Khyber-Pakhtounkhwa (ex NWFP) est à proscrire absolument. »
http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseilsauxvoyageurs_909/pays_12191/pakistan_12339/index.html

J’ai longtemps prié pour ne pas traverser le Pakistan. Et d’une certaine façon, cette question a failli compromettre le voyage maintes fois. Pour résoudre le conflit, avant de partir, je me suis dit que j’allais me laisser la possibilité de sentir en cours de route si oui ou non j’entreprenais cette traversée auréolée de noir…À ma grande surprise, et peut-être grâce à la belle expérience iranienne, arrivés vers la fin de l’Iran, mon cœur ne manifestait aucune réticence majeure à l’idée de voyager au Pakistan. Bien sûr, il y en avait des peurs…mais, le voyage ne m’a-t-il pas appris qu’une certaine peur est toujours présente dans le cœur de tout aventurier, ou même disons simplement de celui qui a recours au courage?...Heureusement que la leçon du voyage fut plus forte que l’aura des préjugés, que la réputation attribuée à ce pays…
À Mirjaveh, dernière ville iranienne avant la frontière, il est 8h du matin, l’heure à laquelle nous avons donné rendez-vous aux militaires pour l’escorte jusqu’à la frontière. On poireaute devant le minable poste de police. Il est 9h, 10h, Vinh fait le piquet à l’intérieur du poste, moi j’attends dans le camion ; ils ne sont toujours pas là. Le problème est qu’il fallait vraiment quitter la ville vers 8h30 si on veut avoir des chances de traverser le Balouchistan d’une seule traite, tel que le recommandent les consignes de sécurité.
Vers 11h je vais moi aussi à l’intérieur du poste ; nous sommes furibonds, prêts à partir sans escorte, mais eux ne veulent pas. Nous leur disons qu’ils nous mettent plus en insécurité qu’autre chose…mais ils sont trop occupés à prendre de la drogue ou à frimer avec leurs fusils appuyés sous leur menton, ou encore à se moquer des Baloutches.
Vers 12h nous avons enfin une escorte : deux gars qui nous devancent sur une moto. Le problème est…qu’ils font du 20km. Quand de ma fenêtre je leur demande d’accélérer un peu, celui de derrière me répond, avec des gestes,…qu’il se les caille.
C’est au poste frontière - 30 km plus loin ! - qu’ils nous quittent. On ne les regrette pas vraiment !!
Au poste frontière, les visages sont déjà si différents… Je me souviens du sentiment d’être perdue au bout du monde. Finalement, nous sommes bien plus loin que ce que je ressentais quelques mètres auparavant ; avant de franchir ce seuil - la frontière - qui, pourtant, n’est souvent que virtuel. Des hommes enturbannés, à la tunique très longue. J’aime déjà l’idée qu’il n’y ait pas que les femmes qui se couvrent la tête. Des peaux très noires, des yeux cernés de khôl, des visages très pâles aux yeux bridés, des sortes de saris colorés et portés avec grâce, des burquas noires ou des corps enveloppés dans des couvertures…Tout se côtoie…sans se mélanger pourtant. Car même dans la beauté tout est loin d’être parfait. J’en aurai la certitude à l’issue de ce voyage. Dans la multitude chaotique, bigarrée, empreinte de l’esthétique qui est celle de l’imagerie indienne de tout occidental qui n’a jamais posé un pied sur le continent indien, seuls quelques uns - ils ressemblent étrangement à des chinois - se font pousser, bousculer, interpeller brutalement, presque violenter physiquement. Mais ce groupe est assez grand pour qu’on le remarque et pour imprimer dans mon esprit l’impression dérangeante d’assister impuissante à une injustice. Ce sont des afghans. Les militaires les poussent avec le bout de leur fusil. Nous, on nous pousse au devant de la file. Nous sommes les privilégiés.
Rien à voir avec l’expérience vécue à la frontière turco-iranienne. Ici, ça va vite et ça ne triche pas. En ce qui nous concerne en tout cas…Un seul officiel nous prend en charge et nous conduit dans toutes les démarches. Le système nous apparaît comme très organisé malgré les structures rudimentaires. Cela nous surprend…et nous soulage. Nous sommes accueillis avec des grands sourires. Des employés sont accroupis dans une cour en train de prendre leur repas et nous en proposent…mais, ne commençons pas l’expérience pakistanaise avec un ventre bouleversé !
On nous assigne une escorte. Bien-sûr, parce que nous nous apprêtons à commettre un acte d’irresponsabilité, c’est ainsi que les ambassades définissent cette traversée.
Espérons que les escortes pakistanaises qui nous accompagneront pendant cette traversée surpasseront les iraniennes.


Notre première escorte : un vieil homme d’environ 70 balais, maigrelet et à la longue barbe blanche…armé d’une kalachnikov. Quand même. Il nous accompagnera pendant 200 km environ jusqu’à Nok Kundi, une bourgade au milieu du désert. Nous ne traverserons pas le Balouchistan en une seule fois comme nous l’avions prévu (à cause du temps que nous ont fait perdre les policiers iraniens) ; cette perspective m’effraye assez…
Pourquoi le Balouchistan devrait-il être traversé en une seule fois sans même envisager une petite pause piquenique au bord de son exotique route ?

Le Balouchistan fait peur…

Avec ses 343 000 km2, situé au bord oriental du plateau iranien, il s’agit de la plus vaste province du Pakistan habitée par 10 millions d’habitants à peu près. La densité démographique est très faible, néanmoins très riche puisque ce territoire aride, rocheux et désertique est habité par plus de 5 ethnies dont les plus représentées sont : la baloutche, la pachtoune. La capitale de la province est la ville de Quetta.
Régi par des lois de type féodal, le territoire est dominé par quelques grands seigneurs propriétaires des terres, et des populations qu’y habitent.
Depuis la création du Pakistan en 1947, le Balouchistan a connu de nombreux troubles civils et une insurrection armée. Aussi, une plus grande autonomie au sein de l’État, voire une séparation complète, est réclamée par des groupes locaux.
Le Balouchistan regorge des ressources naturelles les plus importantes du pays et, selon les groupes baloutches, celles-ci bénéficient de manière disproportionnée à d’autres provinces ou/et groupes ethniques. Les Baloutches demeurent l'un des groupes les plus pauvres du pays, avec un taux d'alphabétisation et d'emploi et une espérance de vie parmi les plus bas.


Le vieux, qui n’est vraiment pas bavard, prend place sur le siège passager à côté de Vinh et moi, à l’arrière. Chouette - me suis-je dit - j’aurai toute la place pour me relaxer, lire, piquer un somme, fumer une cigarette !...Mes illusions s’abattirent rapidement sur le sol avec le contenu des armoires qui s’y est déversé complètement, le bruit assourdissant de la vaisselle qui fit vite de le rejoindre,…et la table, qui se détacha, alors que je m’accrochais à elle désespérément en essayant d’éviter que ma tête ne fasse un trou dans le plafond. Maintenant je comprenais mieux pourquoi c’était une traversée dangereuse. J’avais plus de risques de mourir assommée par les kilos de bagages et de nourriture que nous avions soigneusement rangés que d’être kidnappée.
Entre temps, Vinh, lui, a vu défiler d’autres types d’escorte, plus sophistiqués pour d’autres publics. Moi, je n’ai pas vraiment pu m’extasier devant la beauté du paysage que je ne pouvais regarder sans craindre de me retrouver avec la tête encastrée dans la fenêtre pour toujours, mais que j’arrivais quand même à saisir par bribes, du genre : blanc du mur du camion, morceau de tarmac, pomme de terre sur ma tête, joli enfant sur le bord de la route, sac de riz qui se déverse sur ma tête, sol rouge du camion - il faudra le nettoyer, le pot de sauce tomate s’est cassé -, sable du désert, vert de la table parce que ma tête s’en approche dangereusement….et ainsi de suite pendant environ 8heures.






Je n’étais finalement pas malheureuse que nous nous arrêtions à Nok Kundi.
Ici, nous avons l’impression que le Monde est une ligne continue qui sépare deux espaces : l’un brun clair, l’autre bleu. Ici, la fin de la journée a ça d’intense qu’elle infuse de la lumière dans la pénombre. Vous avez déjà vu ça, vous, une pénombre lumineuse ? Chaque particule de couleur - brune ou bleue - est gorgée d’une lumière…vivante. Une lumière qui parle. Cette lumière est comme une prière ou un hymne d’un autre monde où font irruption les derniers instants d’un soleil rouge.




Nous dormirons au poste de police. Comme les autres constructions dans cette bourgade désertique, il s’agit d’une maison de sable, à l’intérieur d’une enceinte de sable. Il n’y a que deux personnes au poste : un vigile armé sur le toit et un employé administratif très accueillant qui nous explique comment la bourgade est organisée, qui nous rassure sur notre sécurité, et qui nous emmène en promenade. Elle n’est pas très longue, la promenade. On dirait que, malgré qu’il dise que nous n’avons rien à craindre, il ne veut pas qu’on fasse un grand tour. Et il ne veut même pas nous expliquer où je peux aller chercher des cigarettes, il m’en apporte lui-même.
Cela fait bizarre, nous sommes endormis en plein milieu du Balouchistan. Il n’y a pas une maison habitée à côté de nous, il y a du sable et quelques bâtisses où s’endorment les chiens. Il y a la nuit noire et un vigile sur le toit…




Nous avons convenu que nous partirions vers 6 heures avec l’escorte. À 5 heures 30, ils sont déjà prêts ! Uïe, uïe, uïe, nous ne nous attendions pas à tant d’exactitude ; nous n’y sommes pas habitués depuis un bon mois !
Il faut dire que ce sera comme ça jusqu’à ce que nous atteignions Quetta, la fin du Balouchistan, ce jour là vers 22h.
Les escortes se sont succédées avec succès et heureusement pour moi j’ai pu regagner mon siège devant car il s’agissait de les suivre. J’ai pu alors admirer un peu plus paisiblement, mais non sans difficultés, le paysage désertique, rocheux, parfois désolé du Balouchistan. Le ciel est bas et chargé, les nuages gris touchent la cime des montagnes. Quelques tentes ci et là, quelques cabanons.




Mais ce qui nous surprend le plus depuis notre arrivée au Pakistan, ce sont les millions de sourires, les nombreux saluts que nous adressent les gens depuis le bord de la route.

QUETTA
Voulant être les moins irresponsables possible, nous avions au préalable - depuis la Belgique - réservé quelques nuits d’hôtel dans les principales grandes villes constituant notre traversée. Donc, à Quetta, nous avions réservé dans un hôtel. Ce fût un mauvais calcul car il était exagérément cher (pour ce qu’il avait à offrir), alors qu’il y en avait un autre offrant un parking gardé dans lequel nous aurions pu dormir…Soit, on ne peut pas toujours tout prévoir.
Arriver la nuit à Quetta n’est pas ce qu’il y a de plus rassurant pour un nouveau venu…La ville est plongée dans le noir, et conduire est une mission très dangereuse car les automobilistes n’hésitent pas à mettre les grands phares et alors les ânes, chevaux, enfants et autres passants, on ne peut les voir qu’à la dernière minute…Ah et grande première pour Vinh ! La conduite à gauche ! En plus, notre escorte veut nous lâcher au milieu de ce capharnaüm..Nous leur faisons comprendre qu’il s’agit ici de la partie la plus importante de leur mission puisque nous n’avons aucune chance de trouver notre hôtel. Tant bien que mal, ils nous y conduisent.
Il y a des militaires armés absolument partout. Un check-point très sécurisé marque l’entrée dans l’aire où se trouve notre hôtel.
Enfin, nous y parvenons. Un peu déçus de l’infrastructure, mais surpris d’y trouver un jardin joliment soigné, la seule chose que nous attendons c’est de pouvoir…manger ! Notre premier repas pakistanais n’est pas décevant heureusement et avec du recul et de l’expérience, je constate - au grand damne de Vinh - que ce fût là notre baptême du poulet. Vous comprendrez mieux par la suite…

Décidément, nous sommes bien mieux dans notre camion.
J’ai un peu le « mal du pays » cette nuit là et les 2 jours qui vont suivre.
Peut-être parce que tout dans cette nouvelle contrée, fait sentir à chaque particule de mon être qu’il s’éloigne. Ces dernières journées ont éprouvé mon corps et mon âme. Le corps, à cause de la dureté de la traversée et l’âme parce que tout est si étonnamment et brutalement différent de ce que nous avons vu jusqu’à présent et de ce que nous avons pu imaginer.
Il faut que nous réfléchissions à la route à suivre les prochains jours…On n’a pas vraiment droit à l’erreur. Surtout après les inondations de l’année passée, il y a des routes qui risquent d’être impraticables. Nous essayons de nous renseigner auprès de la police, auprès de l’hôtel…personne ne nous donne la même information. Même dans les administrations tribales, au sein de laquelle nous devons nous rendre pour obtenir un permis de voyager dans certaines régions, on nous donne des informations contradictoires. Les uns nous disent d’emprunter la route vers Sukkur - qu’il s’agit de la voie la plus sûre pour les touristes -, d’autres, nous découragent fougueusement : des voyageurs s’y seraient fait dévaliser arme contre la tempe. Toutes les personnes sont vraiment très convaincantes…
Entre temps, comme on attend une information concluante pour Vinh, et un signe du ciel en ce qui me concerne, nous entamons les démarches auprès des administrations tribales afin d’obtenir le fameux NOC (permis) afin de prendre la route de Lorelei, bien qu’elle ne soit pas sûr c’et laplus courte qui mène à la frontière indienne. Au sein de cette institution aussi, les opinions à propos de la sécurité sont étonnamment variées. Je rappelle que l’institution en question est chargée de cette même sécurité dans ces zones qui tombent sous sa juridiction ! Les uns nous disent « Oui, vous avez absolument besoin d’une escorte..le trafic de drogue et les kidnapping courent dans ces régions.. » et d’autres « Un japonais kidnappé et tué ?? Quand ? Où ? Jamais un touriste n’a eu le moindre problème au Pakistan, tout ça c’est de la propagande occidentale !! ».
Bon, notre voyage nous a déjà appris que la vérité est souvent un entre deux.
Après une journée passée dans les administrations et au moins 5 thés au lait gentiment offerts, nous n’avons toujours pas de NOC…Une heure avant la fermeture, après 6 heures passées sur place, ils nous disent de revenir le lendemain…
Ce jour là, il y a une fête à Quetta et un concours de cerfs-volants. De notre hôtel, on aperçoit des dizaines d’enfants sur les toits et de la couleur qui virevolte jetée follement aux cieux. L’ambiance est joyeuse malgré les fusils qui pointent à chaque coin de rue. Enfin, les coins de rue, on les imagine…Parce que nous ne pouvons pas sortir de l’hôtel à moins d’avoir une escorte…Et nous n’avons pas vraiment envie de visiter le coin avec des gardes du corps.
Comme j’attendais un signe du ciel, et Vinh une information concluante, ce soir là un couple de voyageurs fit irruption à bord de leur Land Rover. Ils allaient vers l’Iran, ils rentraient chez eux après une longue année de voyage. Ils nous ont dit de ne pas emprunter la route de Lorelei, ils avaient voulu le faire en venant vers Quetta, mais elle était fermée. Ils ne sont pas restés à l’hôtel car il était trop cher. Au fond, c’est comme s’ils étaient juste venus pour nous dire ça !
Le lendemain nous décidons de partir sans repasser par l’administration tribale, de toute façon comme nous n’allons pas vers Lorelei, nous n’avons pas besoin du NOC.
Un dernier tour dans le bazar de Quetta, accompagnés des souriants et très affables militaires, afin de faire quelques courses et passer 15 minutes sur Internet donner des nouvelles de nous à notre famille et nous sommes partis. L’Internet, on ne veut pas nous la faire payer et, malgré notre insistance, on nous cloue le bec avec un « you are our guests ! »








Nous quittons la « « « « « « terrifiante » » » » » province du Balouchistan pour entrer dans le Sindh. On se fait encore escorter de temps à autre. On nous déconseille de faire des haltes et de sortir du camion et, de toutes façons, nous avions décidé de ne pas faire du « tourisme » au Pakistan, notre objectif alors est seulement de le traverser pour parvenir en Inde. Néanmoins, un sourire nous parvenant du bord de la route, ici, est une vraie rencontre. Tellement spontané, intense et joyeux qu’il marque chacun des kilomètres parcourus. Au passage, nous cueillons la beauté des paysages qui égale celle des sourires qu’on nous adresse, des saluts qu’on nous lance. Toujours des montagnes arides et rocheuses, mais désormais des fleuves d’une couleur surnaturelle les traversent. Des palmiers, de la verdure, du soleil qui fait briller la poussière. Des groupes de nomades abreuvent leur troupeau au bord de ces rivières couleur agate. Je me sens presque coupable, honteuse d’avoir pensé tant de « mal » de ce pays. Honteuse de l’avoir cru dangereux, d’avoir cru les personnes dangereuses. J’ai les larmes qui me montent aux yeux devant tant de beauté, tant de poésie naturelle, et je remercie le ciel d’être là, finalement. Je l’aime déjà, le Pakistan. La surprise de la découverte balaye les derniers débris que les médias occidentaux et les ambassades ont semé dans ma pensée.








Des tentes fournies par des ONG, le long des routes, rappellent le drame des inondations que cette région, en particulier, a connu intensément. J’ai l’impression que si ces personnes n’ont pas encore été logées décemment, elles ne le seront jamais…Malgré l’oubli du monde après une catastrophe naturelle de l’envergure d’autres qui ont été davantage médiatisées et relayées, au bord de ces tentes de fortune, par milliers, pataugeant dans une boue douteuse, ils se plantent au bord des routes et nous assènent un sourire de bienvenue… Je n’aime pas trop ces clichés du genre de celui de l’africain auquel on colle un sourire perpétuel malgré les affres de la famine et de la guerre…Non vraiment, généralement, je n’adhère pas trop à ces images. Mais à cet instant, je pense à la manière dont nous accueillons les étrangers dans nos pays…On n’a pas trop envie de les accueillir avec un sourire, dit-on en prétextant qu’on n’a déjà pas assez pour nous-mêmes… Quelle vaste blague !– puis-je dire aujourd’hui avec certitude et sans pincettes après 5 mois de voyage. On en a marre de payer des impôts pour l’aide sociale, alors qu’on a deux voitures garées devant sa petite maison… ??! Et combien de gens ici, nous accueillent devant leur tente crasseuse, prêts à partager un morceau de pain ?? Combien ne nous ont pas nourris et logés pendant des jours alors que le meilleur cadeau qu’ils puissent s’offrir (et ils se l’offrent avec joie !) c’est une armoire pour la cuisine que nous aurions amené sans hésiter à la déchetterie ?
Non, mais…je ne veux plus jamais entendre « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ! », plus jamais !




Le soleil orange flamboyant se fait tout rond et tout petit dans le ciel rouge tirant sur le mauve. Nous roulons vers le Parc National de Lal Suhanra. C’est le jour de mon anniversaire.
C’est l’été indien.




Vous avez dit indien ???

Un peu d’histoire quand même…
Alors qu’en Europe nos ancêtres se vêtaient encore avec des peaux d’animaux, sur le territoire que l’on nomme aujourd’hui Pakistan, fleurissait une brillante est sophistiquée civilisation, celle de l’Indus. Avec le desséchement de la vallée de l’Indus, cette civilisation s’est progressivement éteinte…Des siècles de déclin économique et d’invasions étrangères s’en sont suivis. Les premiers à y mettre le pied ce furent les Aryens. Leur religion védique prépara le terrain à l’avènement de l’Hindouisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. Ensuite, ce fut au tour d’Alexandre Le Grand…Après Alexandre, une série de forces impérialistes tentèrent un tour de force en Asie du sud. Les Mauryas connus pour propager le bouddhisme et contrôler virtuellement tout le subcontinent…Juste après, les Kushans venant d’Afghanistan qui ont effectué un syncrétisme entre la culture laissée par Alexandre Le Grand et l’art indien créant ainsi l’art Gandharan.
En 711 après J.C, un général arabe, Mohammed bin Qasim arriva dans la région du Sindh. Il amena avec lui l’Islam. Alors que celui-ci et ses troupes propagent le message de l’Islam à partir du sud, au 11ème siècle, des envahisseurs turcs d’Afghanistan l’insufflent à partir du nord du pays…Les musulmans ce sont alors établis comme élite gouvernante, en laissant un formidable héritage culturel et architectural et ce jusqu’à l’arrivée des…Mughal !
Les Mughal se sont imposés en maîtres dans tout le subcontinent tout au long du 16ème et 17ème siècles. Leur empire compte parmi les 3 seules périodes dans l’Histoire pendant lesquelles le territoire était gouverné par une politique unifiée. Le premier empereur Mughal a utilisé la route traditionnelle des invasions : celle venant d’Asie Centrale. La dynastie qu’il a fondé dura plus de trois siècles.
Encore aujourd’hui, les Mughal demeurent une grande source de fierté au Pakistan. Parce qu’ils étaient musulmans, mais aussi parce qu’ils ont laissé un trésor architectural et culturel. Au-delà de ça, ils étaient d’excellents administrateurs qui travaillaient à concentrer le pouvoir dans un gouvernement centralisé (nos politiciens devraient en prendre de la veine !). Leur bureaucratie était hautement sophistiquée et son développement culmina sous Akbar. Néanmoins, comme beaucoup de grands empires, leur territoire était si vaste que bientôt il devint ingouvernable…Le système administratif s’affaiblit…Des rébellions armées se sont levées…Le pouvoir des Mughal perdura seulement en nom, mais nous pouvons dire que techniquement il a existé jusqu’en 1857, moment où les anglais ont « renversé » le 19ème et dernier empereur mughal.
Les premiers anglais à arriver en Inde furent les « commerçants » de la Compagnie des Indes. Ils sont arrivés par la mer au 17ème siècle et leur but, comme toujours dans ces cas là : faire du profit. Au début, ils se sont restreints à faire du business avec les gouverneurs locaux, cependant, graduellement, les rapports sociaux se sont mis à changer…Lorsque les fabriques anglaises commencèrent à connaître des litiges, ou des disputes, ils se sont mis à appliquer la législation anglaise plutôt que la loi locale…En même temps qu’augmentaient les profits, augmentaient aussi l’influence et le pouvoir de ces « commerçants » dans la vie politique locale. En 1757 se produisit un clash entre les hommes armés de la Compagnie des Indes et les hommes du chef du Bengale. Contre toute attente, les anglais l’emportèrent. Alors là, ils ne se sentirent plus et commencèrent à se comporter ouvertement comme des vrais impérialistes déterminés à conquérir du territoire. La première partie du Pakistan à être sous contrôle anglais fût le Sindh en 1843, puis petit à petit, le Penjab, les ingouvernables provinces du Nord et finalement, le Balouchistan.
En 1857, l’Inde centrale et du Nord se souleva contre les impérialistes britanniques. La première guerre d’indépendance. La conséquence principale de cette grande mutinerie fût l’abolition de la Compagnie des Indes. La couronne britannique imposa une gouvernance directe à partir de son vice roi et Victoria fût pompeusement proclamée impératrice d’Inde ! Les britanniques effectuèrent un compromis avec les 565 princes locaux qui contrôlaient 40% du territoire dans le subcontinent. Ils les autorisèrent à garder le contrôle sur leurs affaires internes s’ils juraient fidélité à la couronne et abandonnaient leurs droits en matière de politique étrangère et de défense.
Les britanniques ont gouverné à travers une élite de bureaucrates. Le recrutement dans le service civil indien était compétitif et initialement restreint aux candidats britanniques. Au début du 20ème siècle, les clameurs en faveur d’une self-gouvernance devinrent de plus en plus bruyantes et les britanniques commencèrent à faire des concessions. On commença à octroyer aux indiens quelques rôles limités – et minables – dans les instances politiques. Petit à petit, l’élite indienne, éduquée, se fit encore davantage entendre…
Aujourd’hui, au Pakistan, l’héritage britannique est évident : le style architectural des bâtiments administratifs et politiques, le réseau des trains, la langue anglaise (qui n’est plus parfois qu’un vestige…).
La naissance du Pays des Purs :
Deux hommes sont à l’origine de la création du Pakistan en tant qu’Etat : Allama Mohammed Iqbal, poète et philosophe originaire de Lahore et Mohammed Ali Jinnah devenu le grand Leader pakistanais à l’image de ce que Gandhi représente pour les indiens.
A l’origine, bien-sûr, les anglais étaient réfractaires à la division du subcontinent indien. Mais bientôt ils durent y trouver leur intérêt puisque Jinnah a fini par les convaincre…
Dans le tournant du siècle, les Hindous et les Musulmans du subcontinent unirent leurs forces contre les anglais. Le Congrès National Anglais constitué en 1885 et ayant pour mission de porter la voix et les revendications de la population jusqu’aux oreilles coloniales, était composé d’hindous mais aussi de musulmans. Cependant, en 1906, les musulmans créèrent une organisation politique ayant pour but spécifique de représenter les musulmans de l’Inde…qu’à cela ne tienne, l’unité demeura un bon moment encore. Après le massacre par les britanniques de manifestants pacifiques à Amritsar en 1919, les demandes de self-gouvernance ont tourné en exigences d’indépendance. Les britanniques ont répondu avec quelques concessions à droite et à gauche…Petit à petit, peut-être parce que la réalité d’une Inde indépendante devenait de plus en plus concrète, sont apparues des tensions entre musulmans et hindous. Le premier à avancer l’idée d’un pays musulman indépendant fut Mohammed Iqbal en 1930. Il avançait l’argument que l’Inde était un territoire si diversifié culturellement qu’une forme unitaire de gouvernement était inconcevable. C’est là que, selon mon point de vue, ils ont foiré. Et la suite de l’Histoire ne fera que le confirmer. Evidemment, me direz-vous, on ne sait pas comment cela se serait-il passé s’ils étaient restés ensemble…Oui, mais on sait comment ça s’est passé jusque cette idée de séparation..Et c’était plutôt pas mal…Evidemment, c’était sous la coupole du colon…Mais, il me semble qu’une décolonisation + une séparation intrinsèque est un mauvais calcul politique…Mais le colon n’aurait-il pas quelque chose à voir là dedans ?? Tout le monde connaît l’adage « diviser pour mieux régner »…Une fois obligés de se retirer physiquement, il ne restait plus qu’à instaurer un certain pouvoir virtuel, rien de mieux pour cela que de profiter – provoquer ? – une grande confusion…Puis, le colon pourra toujours dire « Vous voyez, ils - les sauvages – ne peuvent pas se débrouiller sans nous » !
Cet Iqbal était vraiment un drôle de philosophe car il affirmait avec conviction que la religion, plutôt que le territoire, devait être à la base des aspirations nationales. Idée complètement dépourvue d’imagination et mortifère par-dessus tout. En découpant ainsi dans le subcontinent indien, ils ont tailladé des veines, ils ont fait couler du sang. Cyril Radcliffe qui appartenant à la commission désignée pour décider des nouvelles frontières et qui a effectué le découpage, n’a jamais visité le subcontinent. En un mois, devant sa carte, il a décidé de quelles seraient les nouvelles frontières.
C’est alors que commença un gigantesque exil accompagné d’un grand et monstrueux massacre. Hindous et Sikhs effrayés par la perspective de vivre dans un pays musulman se déportèrent à l’est. La même chose se passa avec les musulmans dans l’autre sens. Plus ou moins 8 millions de personnes se virent obligées d’abandonner leurs emplois, leurs maisons et la plupart de leurs biens, la communauté – faite de sikhs, hindous et musulmans - au sein de laquelle ils ont toujours vécu, ainsi que les générations les précédant. Ceux qui n’entamaient pas ce dangereux exil se faisant assassiner. Et parmi ceux qui partaient, 1 million est mort dans des rixes sanglantes. Des trains qui partaient vers le Pakistan remplis de musulmans…et desquels, à l’arrivée, ne descendait jamais personne…Même chose pour les Hindous partant vers l’Inde : des trains remplis de cadavres tués de la pire des façons. Les rivières séparant les deux nouvelles nations étaient rouges de sang.
En août 1947, le Pakistan et l’Inde ont achevé le processus d’indépendance…et de Mort.
Tandis que les nouveaux leaders en Inde profitaient des structures héritées des britanniques, les pakistanais, eux, devaient ériger de nouvelles institutions. La tâche, qui était déjà immense, devint gargantesque lorsque, seulement 13 mois après l’Indépendance, celui qui était le plus apte à le faire – Jinnah – décède. Ceux qui lui ont succédé étaient incompétents et corrompus. Il a fallu attendre 9 années avant que le Pakistan ait sa propre Constitution !
Vous trouvez que c’est compliqué ?? L’Histoire du Pakistan est encore plus compliquée que cela…Il y a encore l’histoire de la création du Bangladesh, le conflit entre L’Inde et le Pakistan à propos du Kashmir et d’autres thèmes encore que je ne vais pas développer ici.
Il me semblait vraiment fondamental de vous parler de la création du Pakistan et de rappeler que ce qu’on appelle Inde aujourd’hui est en fait un tout nouveau concept. Il est bon de garder à l’esprit que cette séparation a été crée par l’homme et que lInde et le Pakistan sont au départ un même corps parcouru par la même sève.

L’Histoire du Pakistan peut aussi aider ceux d’entre vous qui continuent la lecture à mieux comprendre certaines situations que nous avons vécues.

Bon, revenons maintenant sur notre route car…elle est longue.

Pour le jour de mon anniversaire, nous voulons allez dormir dans ce Parc National. Nous n’avons pas envie de dormir dans un poste de police ou à une station essence. En plus, la nature este tellement belle ! Tout ce vert le long de la route, des palmiers, des champs cultivés et leurs paysans dans des habits colorés et chatoyants qui font pâlir la lumière du coucher de soleil. Ce que nous avons vraiment envie de faire c’est de laisser là la voiture et de frayer à travers les champs jusqu’à la palmeraie la plus proche ; la plus proche de nos songes secrets et enfantins aussi. Nous nous arrêtons bientôt, mais c’est parce que la police nous dépasse et nous fait signe de nous mettre sur le côté. Ils font le contrôle habituel et nous demandent où nous nous rendons. Nous savons qu’il y a un guesthouse dans ce Parc. Nous disons que nous voulons loger là. Ils nous rétorquent que le guesthouse doit être fermé, qu’il n’est pas bon pour nous de traîner dans le coin, que nous devons aller dans un hôtel en ville ou, au pire dormir dans une station essence… Cette fois-ci, nous n’obtempérons pas à l’avis des autorités et insistons pour aller dans ce Parc. Soit nous sommes très persuasifs, soit l’insécurité n’est pas vraiment une réalité avérée car au bout d’un moment, ils nous laissent partir. Ils nous rappellent le numéro de la police et insistent en disant que si nous avons, ou sentons, le moindre problème, nous devons les appeler.
Effectivement, le guesthouse en question est bien fermé. Enfin, il est pire que fermé, il est complètement en ruines. Mais bon, le jardin dans lequel nous voulions parquer et dormir dans la voiture, lui, est toujours là. Je suis très contente que nous nous trouvions à cet endroit pour mon anniversaire. Il ya une fine rivière qui coule sous un pont, plein d’arbres dont des palmiers et des animaux puisque nous sommes dans un Parc National. Nous entendons des oiseaux chanter et nous en voyons des qui, les ailes déployées, offrent un bleu électrique que je qualifierait de …scandaleux, tellement il est beau et inattendu.
Cependant, nous ne pouvons pas juste nous parquer comme ça…Il faut demander à quelqu’un. Nous voyons trois hommes sous un parasol ils semblent être là pour vendre des boissons. Nous nous hasardons à leur demander s’il est possible de dormir là. Le plus âgé d’entre eux commence par nous répondre non pour des raisons de sécurité. Nous insistons, alors il appelle quelqu’un. Apparemment, si on paie, il n’y a pas de problème.
Bon, j’ai oublié de parler d’une difficulté à laquelle nous sommes confrontés : retirer de l’argent. Cela fait depuis Quetta que nous n’avons pas pu trouver une machine dans laquelle la carte bancaire fonctionne. Le problème est que nous ne voulions pas voyager dans cette région avec beaucoup d’argent et nous pensions, comme il est écrit dans le guide, qu’il serait possible de retirer de l’argent plus loin sur la route, mais ce n’est pas le cas. Donc, pour mon anniversaire, nous avons pour menu : un peu de blé et une boîte de conserve de thon !…Hummm et, évidemment, pas une goutte d’alcool…Je suis contente pour l’endroit, mais la fête, ai-je pensé en regardant l’intérieur désespérément vide du frigo, pourrait être meilleure !
C’était sans compter sur l’imagination de Vinh qui m’a amenée sur le toit de la camionnette avec quelques bougies, une couverture, et un manteau infini d’étoiles pétillantes au-dessus de nos têtes.






Le lendemain, nous prenons la route vers Multan. Arrivés dans la ville, chaotique, c’est difficile de passer avec la camionnette dans les rues super étroites criblées de fils électriques que le toit du véhicule effleure dangereusement…Des ânes, des passants, des rickshaws – ces espèces de mobylettes décorées à perfusion qui traînent une petite boîte transportant des passagers (rickshaws)– obligent Vinh à une grande concentration. Soudain, il y a un drôle de bruit lorsque Vinh essaye de passer les vitesses et on a de plus en plus de mal à avancer comme ça… Il faut régler le problème tout de suite avant que ça empire et qu’on reste bloqué en plein milieu de ces routes infernales. Nous nous arrêtons, Vinh se dirige vers un policier et lui demande où est-ce qu’on peut trouver un garage. Le policier le regarde à peine et soudain se met à parler dans son gsm en ignorant tout à fait la présence de Vinh. Je vois, depuis la camionnette, qu’un homme à moto s’arrête à sa hauteur. Ils parlent un peu puis Vinh revient dans la camionnette. L’homme va nous conduire dans un garage. C’était Suneel. Notre première chouette rencontre sur le territoire pakistanais.
J’avais bien eu l’impression que le problème dans la boîte de vitesses avait un rapport avec quelque intrus qui serait rentré dedans…Oui, moi, Gisela, j’expérimente mes premiers « feelings » en mécanique après 3 mois de voyage sur les routes ! Et celui-ci s’est avéré exact ! Les mécaniciens nous rassurent, ils voient que c’est parce qu’il y a beaucoup de sable qui est rentré. Après l’avoir nettoyé et graissé, nous sommes prêts à repartir. Suneel nous invite à prendre le petit-déjeuner chez lui. Dans le feu de l’action, il nous propose également de rester jusqu’à 14 heures, l’heure à laquelle sa femme revient du travail, pour goûter à un repas pakistanais.

Suneel est professeur de musique, il joue dans un groupe de musique et est animateur radio. Il est chrétien. Il est d’ailleurs le seul chrétien à travailler dans une branche de la « communication ». Il est très fier de cela car, en tant que minorité, il est très délicat – et courageux – de s’afficher comme tel.
Sa maison est humble, mais accueillante de par sa présence rayonnante.
Il s’en va faire quelques courses pour notre petit déjeuner.
Nous parlons de Dieu. Son cœur est gonflé de foi et il nous communique son amour de l’autre en quelques instants d’échange très profond et très sincère. Il nous appelle « frère » et « sœur » et nous souhaite tout le bonheur du monde. Il nous parle également de ses peurs. La peur de se faire surprendre avec sa famille, ses 5 filles et sa femme, par des extrémistes qui viendraient les tuer chez eux. Comme on a tué son frère et sa mère, du fait de leur religion. Cette peur, il a beaucoup de mal à l’oublier même lorsqu’il se rappelle de ce que son père avait l’habitude de dire : « que si c’est pour avoir peur de vivre, de faire ce que le cœur nous dicte, alors il vaut quand même mieux mourir ». Malgré la sagesse de la phrase du père qui résonne encore dans la pièce, la peur semble soudain l’étreindre…Il dit que parce qu’on nous a vu rentrer chez eux, il était possible que les gens deviennent suspicieux et qu’on finisse par envoyer quelqu’un pour les tuer. Parce que nous sommes des étrangers – peut-être des américains -, que nous avons un camion militaire et que nous sommes rentrés chez lui, lui, qui est chrétien. Je sens que la préoccupation s’immisce subrepticement mais de manière intense entre nous. Et c’est légitime. Comme ses traits se chargent et sa présence n’est plus aussi spontanée, je sens que nous devons partir. Pour lui et sa famille, à cause de l'horrible possibilité qui lui ôte désormais la joie d’être avec nous. Néanmoins, je n’ose pas le formuler. Je n’ai pas envie de le blesser, qu’il sache que j’ai lu dans sa figure les lettres de la peur, qu’il ne fait pas assez bien semblant…Mais je n’ai pas besoin de lui dire. Son honnêteté est telle qu’il finit par nous demander, en s’excusant, de partir. Pour la sécurité de tous.




Notre prochain arrêt avant Lahore : la jungle de Changa Manga! La plus grande forêt plantée par des hommes. Nous voulons, une fois de plus, poser notre bivouac dans la nature – en sécurité néanmoins – et non dans les postes de police ou stations essences qui nous semblent bien plus menaçants. Justement, à Changa Manga, il y a un PTDC : Pakistan Tourism Developement Corporation…un point d’information touristique quoi ! Souvent, ils sont composés également d’un resthouse. On peut peut-être se garer dans leur parking. Le PTDC à Changa Manga est effectivement doté d’un resthouse. Nous sommes contents, c’est quand même un bâtiment assez grand, doté d’un joli jardin, pratiquement dans la forêt dans lequel on se voit bien passer quelques jours relax dans notre petite maison. Les gars travaillant dans le bureau ont vite fait de nous désenchanter, à moins de prendre une chambre, ce n’est pas possible de rester. Pour des raisons de sécurité. C’est étrange, nous voyons quand même des policiers armés qui gardent les lieux. Nous insistons et demandons quel est le danger. Ils nous répondent que ce sont les vols. Nous essayons de les rassurer on leur disant que notre camionnette peut être très bien verrouillée la nuit. Un d’entre eux nous achève en demandant « …et votre camionnette est à l’épreuve des balles ? ». …EEEuuuhhh bon, ok, non elle ne l’est pas. Nous nous en allons un peu bredouilles, un peu emmerdés aussi par ce mot qui est continuellement à la bouche « sécurité » et qui finit toujours par n’être plus qu’un murmure lorsqu’on avance un peu d’argent. Ne me dites pas que, si des bandits armés arrivent à passer les militaires et sont prêts à tirer dans le tas, ce sont les murs de l’hôtel qui vont les arrêter ! Et puis le lieu a tellement l’air paisible !
Quelques mètres plus loin, il y a un joli parc qui semble être un lieu assez visité. Nous n’osons même pas demander à pouvoir rester dans le parking pour la nuit. Ici, sans agent de surveillance, ce sera sûrement refusé. On décide de crasser la croûte dans le parc, se détendre un petit peu autour d’une boîte de maïs que j’agrémente avec des oignons et des épices, du pain, des chips…Le parc est agréable et assez bien tenu, des chiens errants partagent avec nous le repas. Il y a des fleurs et les gens se promènent souriant et paisibles. Je me risque à partager notre souci (lieu où passer la nuit) avec un garde, peut-être nous aiderait-il…Je me rends très vite compte qu’en disant « yes, yes » avec toutes ses dents dehors, en fait, il n’a rien compris. Nous avons déjà remarqué ceci chez beaucoup de pakistanais. Vous vous arrêtez pour demander la route et ils vous répondent « yes, yes ». C’est à droite ? « yes, yes ». C’est pas plutôt à gauche ? « yes, yes ».
Le garde s’est quand même avéré très secourable. Il a appelé un collègue qui parlait anglais, qui a appelé leur chef. Celui-ci, en costume très soigné, est arrivé accompagné d’une équipe de télévision. Vinh a tout de suite pensé « ça y est, on m’a reconnu !», mais ce n’était pas pour lui qu’ils venaient c’était pour le petit train. Il s’agit d’une des seules vieilles locomotives restant du temps des anglais. Celle- ci avait l’habitude de transporter des marchandises jusque dans le punjab indien. Après que la télévision ait interviewé le petit train, le chef nous invite à faire le tour du parc à bord de celui-ci. Pour lui, nous appartenons à « l’intelligensia » - l’élite éduquée -, et cela a l’air d’être quelque chose qu’il respecte par-dessus tout ; même si lui est en costard cravate et nous…plutôt crades. Cela est quelque chose que j’ai remarqué au Pakistan : l’apparence physique – l’état des vêtements portés, des cheveux, la propreté du corps – est très importante (c’est valorisé dans l’Islam), mais au-delà de ça, le niveau d’éducation de quelqu’un semble le facteur le plus respectable. Cela contraste avec nos sociétés de l’apparence…sans en être pas encore de la pensée la plus juste car ce n’est pas non plus au vu du diplôme de quelqu’un que l’on juge de la qualité de celui-ci. Néanmoins, personnellement, je préfère être jugée d’après cet élément que d’après l’élément complètement dépourvu d’intelligence qui est celui de l’image.
Le grand chef possède plus loin un resthouse où nous pourrons rester en toute sécurité dans notre camion. En plus de cela, il nous fait accompagner dans la visite du parc !
La promenade en petit train est assez courte, mais très belle ; on voudrait qu’elle dure toujours. Elle suit un petit sentier, tracé seulement par les minuscules rails, dans la jungle verte et touffue. C’est aussi une sorte de zoo puisque l’on peut voir des biches, des cerfs, plus loin dans des enclos. Il y a aussi des gens - peut-être des paysans – qui font des siestes sur leurs châlits (sortes de tables/lits en gros osier tressés sur lesquels les pakistanais dorment et prennent leurs repas), dans des petites clairières bordées par l’ombre verte des arbres.
On fait aussi un petit tour en pédalo, puis le monsieur qui nous accompagne nous amène dans la bâtisse principale pour boire quelque chose et manger une glace. La bâtisse est du style anglais colonial, imposante, blanche et classique, ce qui rajoute au romantisme naturel de ce parc. On ne nous laisse pas payer nos consommations, « You’re our guests ! », dit-il.
Le jour se couche lorsque nous arrivons au resthouse. C’est à nouveau un magnifique jardin, du style classique mais abondant d’une flore exotique (pour nous !) et colorée. Le resthouse aussi est une bâtisse de style colonial très bien entretenue. Apparemment, il est réservé aux militaires, ou personnes travaillant pour le gouvernement qui désirent prendre des vacances dans un endroit paisible. Le gardien des lieux nous montre où nous pouvons garer la camionnette. Puis le temps pour nous de mettre un peu d’ordre à l’intérieur et de penser à ce que nous allons manger, on nous invite pour le thé. Bordant le resthouse, il y a quelques maisonnettes basses en pierre au sein desquelles habitent des familles dont l’homme travaille au sein de la propriété. Le gardien nous invite dans sa cuisine, car il travaille aussi en tant que cuisinier. Bientôt d’autres hommes remplissent la pièce, il y en a un avec un chapeau et une pipe à eau. Ils nous servent le fameux thé au lait - auquel on a un certain mal à s’habituer – dans de très raffinées tasses en porcelaine. Vinh demande sans lait - celui-ci lui retourne l’estomac -, mais ils insistent en rétorquant que c’est du lait fraîchement sorti de la vache…En fait, ce sont aussi des fermiers, ils ont des vaches dans leur cour ! Vinh ne manque pas l’occasion, il dit qu’il veut traire la vache, et faire tout ce que ces gens font dans leur journée de travail. Ils rigolent tous franchement, alors nous ne sommes une fois de plus pas sûrs qu’ils aient compris. J’espère qu’ils ont bien compris le geste que Vinh a fait pour signifier « traire une vache ».
Ensuite, sur une cuisinière en pierre dans laquelle brûle un feu sauvage, ils nous cuisinent un plat de légumes et ils nous font leur fameux pain, le roti. Le plat de légumes était vraiment délicieux, rien à voir avec ce que nous avions goûté dans les hôtels, mais qu’est-ce qu’il était épicé, bon sang !!!! Il faudra s’habituer.








Le jour suivant, nous nous levons plein d’entrain pour traire la vache. La famille, elle, semble être moins enthousiaste, comme si c’était bizarre qu’on leur demande pareille chose. Ils nous conduisent à travers leur maison jusqu’à la cour. La maison en pierre comporte quelques pièces très simples. Dans la pièce principale, 3 châlits et une petite télévision renvoyant une image brouillée. Il y a aussi quelques photos anciennes ou abîmées d’un ou deux membres de la famille, des objets quelconques, dépareillés, qui semblent avoir été retrouvés sur un chemin et ramenés sur l’étagère de fortune. Ils nous montrent avec fierté une autre pièce de la maison dont les étagères murales sont remplies de vaisselle. Une vaisselle qui semble exposée plutôt que d’usage quotidien. Peut-être est elle utilisée lors des occasions spéciales…Ils scrutent notre visage en quête d’une expression admirative et nous, on essaye de ne pas les décevoir. Ensuite, ils nous mènent jusqu’à la cuisine aux murs noircis de fumée. Au fond de celle-ci, un trou est creusé dans le sol, en dessous d’une cheminée. La mère de famille prépare le thé. Ils nous en proposent, nous acceptons. Le lait vient d’être tiré de la vache. Cela rappelle à Vinh ce pourquoi nous sommes venus, alors il leur rappelle une fois de plus qu’il aimerait traire une vache. La cour est parsemée de quelques arbres et y gambadent joyeusement des petits veaux et des poulets. Une des filles se lave le visage en actionnant manuellement et avec vigueur une pompe à eau. On nous amène des seaux et on nous fait une démonstration de comment traire une vache, puis c’est au tour de Vinh de s’y essayer sous les rires euphoriques de l’assemblée qui l’entoure. Ce n’est pas aussi simple de traire une vache, c’est toute une technique.




On prend congé de la famille. Apparemment, eux, ne comprennent pas très bien quand nous leur parlons d’aller dans les champs.
Nous décidons d’aller nous promener dans la jungle alentour. C’est un temple de silence au sein duquel des rayons d’ombre se frayent aventureusement un chemin. Le vert des feuilles des hauts arbres et de la pelouse sous nos pieds baigne dans une timide lumière solaire. Au loin, entre des arbres, une vache mène sa promenade solitaire. Les arbres sont variés, parfois j’aimerais m’y connaître pour pouvoir les décrire justement. Quelques uns sont touffus et apportent la pénombre silencieuse d’autres, plus décharnés font voir le bleu limpide du ciel comme un outrage au vert de la forêt. Justement, parmi les arbres plutôt décharnés, il y en a qui étalent de drôles de fruits. Leur ovale se découpe dans le bleu du ciel et on dirait que des centaines de larmes pendent aux branches prêtes à se détacher et à tomber comme des fruits mûrs sur la terre…On plisse les yeux….et, soudain, une de ces larmes suspendues prend vie, elle gagne des ailes à la forme de gué sauvage et s’envole dans le ciel bleu...C’est une chauve-souris ! Il y a des centaines de chauve souris qui pendent aux branches des arbres et qui soudain remplissent le ciel de leur aura abracadabrante !




Soudain, on entend qu’on nous appelle. C’est un garçon appartenant à l’autre famille travaillant dans le resthouse. Il nous dit de ne pas aller plus loin car cela peut être dangereux…A cause des animaux sauvages…et des bandits dans la forêt.
Quelqu’un vient frapper à la porte de la camionnette, c’est Happy. Il s’agit de la plus jeune des filles d’une des familles (pas celle où nous avons trait la vache). Elle parle bien anglais, elle a 14 ans, est très vive et pétillante et elle veut devenir médecin. Elle nous introduit dans sa famille, qui vient voir notre camion. Enfin, ils viennent plus ou moins 4 par 4 car la famille est absolument immense !




Le lendemain, nous prenons le petit déjeuner dans la famille d’Happy. Leur maison est plus ou moins comme celle des voisins sauf qu’elle est plus grande (ils sont plus nombreux). Les différentes pièces s’organisent autour d’une cour centrale, au sein de laquelle tout semble se faire et où se promènent sans complexes poules et biquettes. On installe une table au milieu de la cour, deux chaises et on nous sert comme des princes. On a dit qu’on voulait manger avec eux, mais ce n’est pas possible, c’est comme ça que l’on reçoit les invités ici. Ils nous servent des paratha, ce sont des chapatis (pain qui ressemble à des crêpes) au beurre frais. Très savoureux…et très gras. Avec le fameux thé au lait auquel il faudra décidément s’habituer. Avec les paratha, ils servent également une sorte de ragoût de légumes qui a déclenché l’éruption d’un volcan à l’intérieur de nos corps sensibles. Assistant certainement au voyage de nos yeux en dehors de leur orbite, ils nous ont délicatement apporté une assiette avec du sucre ; il s’agit de leur remède quand la nourriture est trop épicée. Ici, on mange avec les mains. Mais la main droite ! En effet, la main gauche est destinée aux sales besognes donc, il ne faut jamais prendre de la nourriture avec de la main gauche, ni serrer la main ou offrir quelque chose avec la main gauche à quelqu’un.
Happy et son oncle veulent nous montrer la vie à la ferme, ils ont des champs et une ferme, que nous qualifierons dans notre jargon mutant-occidental, d’écologique. Ils commencent par nous y conduire en tracteur. Le problème c’est que le chauffeur…c’était Vinh ! Il n’a jamais conduit un tracteurs soit dit en passant et ce n’est pas parce qu’on conduit l’Iveco que c’est gagné ! Après un parcours à travers champs plein de saisissements et d’effrois de part et d’autre, nous arrivons sains et saufs à la ferme. Là, on nous montre une machine qui broye de la canne à sucre et on nous offre un immense verre du jus qu’on en extrait. Nous voyons de gigantesques, belles et puissantes vaches noires qui ont une bosse dans le dos et de nostalgiques yeux bleus. Nous assistons au retour de celles qui ont brouté toute la journée dans les champs et j’ai vu là une des plus belles scènes d’amour maternel de ma vie. Un fermier revenait avec les vaches, en moto. Il avait un petit veau dans les bras qui venait de naître. La mère, affolée, courait à côté de la moto en surveillant son rejeton de près. Lorsque la moto s’arrête et que le conducteur s’apprête à descendre, le chien berger qui était juste là en train de piquer un somme décide de se lever et de s’étirer un peu. A peine eut-il esquissé le geste de se lever, et comme il était très près du fermier qui tenait le petit veau, que la maman vache fonce toutes cornes tendues vers lui prête à lui ôter l’envie de se réveiller ! On a du lui remettre son petit très vite pour la voir rentrer dans son enclos…








Plus loin dans les champs Vinh, serviable et prêt à apprendre les dures tâches du fermier, aide à couper de l’herbe pour les animaux. Il se faufile dans le haut royaume des herbes drues, au sein duquel on n’aperçoit ni horizon ni autre couleur que le vert, et revient plusieurs fois de suite les bras chargés d’herbe. Bon, c’est à la fin que nous nous apercevons que les fermiers portent des manches longues et que eux…hummm…n’ont pas les bras brûlés après le travail !




Encore ce beau, intense et mystérieux coucher de soleil sur les champs bordés de palmiers. Je me demande si j’apprécie cela seulement parce que je n’y suis pas familière. Je n’ai pas besoin d’exprimer mon admiration alors que je suis assise avec Happy sur le tracteur en attendant que les hommes finissent leur boulot, je l’entends dire, les yeux colorés de la lumière orangée du soleil, « qu’est-ce qu’il est beau ce paysage, on ne peut voir ça qu’ici, à la campagne ».




Généralement, les filles terminent seulement le collège puis sont confinées à la maison ou mariées de suite, si la famille leur a trouvé un mari. Elles sont rares les filles qui vont à l’université ou font des hautes études. D’abord parce que peu de familles acceptent que leur fille non-mariée fréquente le monde extérieur, puis même mariée la fille se heurte souvent au refus du mari et à la priorité d’enfanter ! Mais attention, tout ceci n’a rien à voir avec l’Islam ! La plupart des féministes dans le monde arabe sont des musulmanes pratiquantes ! Elles soulignent le fait justement que c’est l’Islam qui, à un moment donné, a octroyé une place et de la dignité aux femmes…et qu’aujourd’hui, du fait de certains extrémismes, de normes sociales d’origine culturelle (et non religieuse) et de la pression sociale, on a tendance à « l’oublier » et à reléguer la femme aux rôles inhérents à la vie domestique !
Happy ne veut pas se marier, ni avoir des enfants. Elle veut être médecin.

Nous avons goûté avec délice - et souffrance - à nos premiers plats pakistanais et nous sommes laissés toucher par la tendresse et générosité de cette famille très vivante, piquante et bigarrée. Ils m’ont habillée de mon premier habit pakistanais, m’ont coiffée à leur manière et orné mes poignets de bracelets. La robe qu’ils m’ont offerte était de ma couleur préférée. La couleur du soleil, de la saveur et du cœur qui s’offre. Elle était couleur or, comme celle de leur cœur.

Ce qu'elles ont voulu en retour? Une coupe de cheveux dont elles rêvaient toutes…la mienne !! Celle que j’effectue maladroitement moi-même quand je n’ai pas d’argent pour aller chez le coiffeur !! Il ne me restait plus qu'à mettre la main à la pâte!










En route pour la grande ville de Lahore.
A Lahore, il va être difficile et risqué de dormir dans le camion. Dans le Lonely Planet, ils parlent d’un guesthouse dont le propriétaire, Malik est une mine d’informations. De toute façon, nous ne comptons pas rester longtemps, juste le temps de visiter et on poursuit vers l’Inde !
Lorsque nous arrivons dans le rue du guesthouse, je déchante. C’est vieux, décrépi, boueux. Il y a malgré tout, une odeur de roses qui vient me chatouiller le nez.
A contrecœur, je monte les marches étroites plongées dans la pénombre. Nous sommes reçus par un bonhomme gringalet au visage anguleux, au teint clair. Son anglais est douteux et il m’a l’air un peu flegmatique. Il nous fait visiter les chambres du 1er étage, je suis un peu dépitée par l’allure simple et un tant soit peu obscure des pièces, je lui demande s’il en a d’autres. Il nous mène au dernier étage et mon âme s’éclaire un petit peu : il y a une terrasse sympathique où les plantes abondent et on y sent de la vie. C’est pour dire, il y a des touristes ! Des touristes ici ?? Et pas n’importe lesquels : des suisses que nous avions déjà rencontrés à Yazd, en Iran. Mais ils s’apprêtent à partir. Ils vont dans le Nord. Ils nous disent que si on est au Pakistan, on ne doit pas manquer le Nord. Ce serait un sacrilège.
Nous prenons la chambre la plus proche de la terrasse. La cuisine est vraiment bancale, mais les salles de bains sont propres. C’est déjà bien que nous puissions nous préparer à manger, histoire de reposer nos estomacs de temps à autres. Et puis, la nuit ne coûte vraiment pas cher : 4 euros. Il y a aussi une machine à laver le linge, ce qui représente beaucoup pour nous !
Par contre, j’ai des doutes…Ce jeune homme un peu pâlot n’est pas le charismatique Malik que le Lonely Planet décrit longuement…ce n’est pas possible.
Nous nous détendons un peu dans la terrasse ensoleillée en compagnie d’un espagnol, journaliste à Islamabad. Il nous parle un peu de son métier. Soudain, un homme aux cheveux et moustache noire, en shalwar shemeese (l’habit traditionnel pakistanais) blanche et soignée, fait son entrée. Il porte une bague à grosse pierre noire. Il nous dit discrètement bonjour et s’assied en face du journaliste espagnol. Il s’allume une cigarette, ses mains tremblent un peu…A première vue, il a l’air d’un homme d’affaires un peu mafieux. Lui et l’espagnol discutent de quelque projet photographique mené dernièrement par le journaliste…à propos des « little head », j’entends…Puis, j’aperçois des photos que l’espagnol lui tend. Des visages marqués par l’empreinte forte de quelque tragédie…Des corps, différents…dans des lieux désertés et obscurs. Puis, l’homme à la bague lui dit qu’il a réussi à lui obtenir une entrevue pour l’autre projet, celui des « ladies-boys »…Je ne comprends pas vraiment quelque chose à tout ce dont ils parlent, mais je pressens l’étrangeté, quelque chose qui est tellement loin de moi, quelque chose d’un autre monde, peut-être un peu effrayant… Ils semblent avoir terminé leur discussion, l’homme à la bague range son briquet dans sa poche, se lève et se tourne vers nous pour nous serrer la main : « Hello, I’m Malik ».

Une heure plus tard, Malik était en train de lire dans les lignes de ma main. « Everything is beautiful… » a-t-il commencé. Le reste, je ne vous le dirai pas !
Malik est un personnage atypique, d’une certaine manière en marge des hommes et des femmes qui composent la société dans lequel il vit. Depuis sa jeunesse qu’il dénonce la politique corrompue de son pays ; après avoir été le leader des mouvements subversifs de son université, il est devenu journaliste…Beaucoup de personnes ont voulu sa mort, il n’y a que très récemment qu’il a été enlevé de la liste noire qui l’empêchait de quitter le pays. C’est dommage parce qu’il a toujours voulu voyager. Maintenant qu’il le pourrait, son affaire (le guesthouse) ne fonctionne pas aussi bien qu’avant le 11 septembre. Les touristes se font rares. Mais il se console en disant qu’en recevant des centaines de voyageurs il a déjà parcouru le monde entier sans bouger de sa chaise. Malik dit « I’m a half muslim » car il n’observe pas les rites et certaines règles prescrites par la religion. Pendant longtemps, il a aidé des femmes à réaliser des mariages d’amour soit en persuadant les réticents de la famille soit, lorsque cela était impossible, il aidait la femme à s’enfuir. Car, au Pakistan, une femme qui tente un mariage d’amour à l’encontre de sa famille est, la plupart du temps, assassinée par cette dernière. C’est vrai que Malik peut être très persuasif…C’est un conteur d’histoires, un « public relations », un communicateur assez doué qui captive son public. C’est, en quelque sorte, un mystique également qui, après une jeunesse anti-religion, a découvert la dimension spirituelle, l’a intégrée à sa vie, et essaye d’en faire bénéficier les voyageurs qu’il rencontre et avec qui il noue un lien particulier. Nous nous sommes assez rapidement trouvés des points communs, le soufisme, notamment, auquel il m’a introduite à sa manière, très aventureuse.
Malik est aussi un grand bluffeur…C’est un homme plein de fragilités et de faiblesses et il faut, je pense, s’y reconnaître un peu pour comprendre cet être si particulier. Ce qui m’attriste un petit peu…c’est que probablement, si je retourne un jour dans ce lieu, il ne sera plus là…Le lieu ne sera plus pareil. Cela je le sais car, s’il y eut des moments où mon esprit s’élevait avec légèreté et contentement, c’est sans doute grâce au rayonnement magique de sa présence.

Lahore s’est montrée tout de suite bruyante, confuse, chaotique, sur un fil…C’est une dame capricieuse, rieuse, blagueuse, solaire et lunaire à la fois, insensée, poétique, discrète et ravageuse. J’ai adorée la ville de Lahore. Elle est intense, spirituelle, profondément..quelque chose.
Les premiers jours nous nous sommes aventurés dans la visite de ses lieux sacrés et secrets. Le gigantesque, labyrinthique, délaissé et magnifique Fort Shahi Qila sous l’ardent soleil auquel nous ne sommes pas encore habitués après tant de mois de voyage à travers la neige…A cet instant, je me rends compte vraiment : je suis au Pakistan. Devant tant de grandeur raffinée et mystérieuse, je me sens envahie par l’esprit des lieux…Et cet esprit là, m’est tout à fait inconnu. Il goûte un petit peu l’imagerie indienne, mais, en même temps, parce que la religion est autre, il en diffère brutalement. Il y a quelque chose d’autre, quelque chose en plus…que je n’avais jamais expérimentée ni en imagination, ni dans mes lectures, ni par un autre quelconque moyen. A cet instant, je me rends vraiment compte que jusque là, dans ce voyage, le Pakistan constitue ma vraie et réelle Découverte.
La Badshahi mosquée…j’en trouve les dômes extrêmement orientaux. C’est un peu stupide de dire ça peut-être, c’est quoi « extrêmement orientaux » ?...Peut-être ces dômes qui ne sont pas des circonférences parfaites, mais qui s’élancent vers le ciel, en pointe, supportant encore une grande puis une plus petite sphère, encore prolongées par une sorte de lance ; des monuments mystiques qui sont - selon moi – parmi les plus élégants hommages que l’on peut adresser aux hauteurs.






C’est un jeudi, je suis super contente car c’est la « sufi night ». La « sufi night » se déroule tous les jeudis dans une des plus grandes et importantes shrines (mausolés soufis) de la ville. Grâce à Malik et à ses dons politiques et de persuasion, les femmes peuvent désormais y assister. Un groupe de musiciens (des Gypsies la plupart du temps) chantent des chants dévotionnels, versets du Coran ou poèmes, et jouent d’instruments. L’objectif étant, au moyen de la musique, de rentrer en contact avec Dieu.

On apprend que ce jeudi il n’y aura pas de sufi night dans la shrine. En effet, deux mois auparavant, un attentat y fut perpétré, dés lors, parfois le gouvernement interdit les rassemblements dans ce lieu. Je suis très déçue et je n’arrête pas de me plaindre, j’avais vraiment très envie d’y assister. Il s’agit des choses dans un voyage que je ne veux vraiment pas manquer ! Voyant ma déception, et voulant faire plaisir aux voyageurs présents dans le guesthouse ce jour là, Malik contacte un groupe de musique sufi très connu dans le pays et qu’il connaît - évidemment - très bien. Il a dédié cette soirée en mon honneur, mais je crois qu’il avait déjà quelques verres dans le né où était en transe anticipée… Sur la terrasse, Jabin (vous vous souvenez le maigrelet pâlot qui nous a reçus au début ?), a fait de la place pour les tapis. Les invités s’asseyent par terre et discutent sous les étoiles lorsque des individus très basanés portant des habits bouffants et des instruments inconnus font leur entrée. D’un geste de la tête ils nous saluent et se mettent à accorder les instruments. La discussion ne laisse plus que de la place à des murmures hésitants et une attente curieuse et admirative emplit l’air de la nuit. Un chant rauque et palpable s’élève, l’attente se fait silence, la nuit se fait musique. Le chanteur attache un épais bracelet de clochettes à chacune de ses chevilles. Les tambours partent, effrénés, à la poursuite de la voix qui, elle, est déjà très loin dans les méandres poudreux et lumineux du firmament. Ils finissent par la rattraper. Et leur folie est plus grande car elle ne dépend pas du corps pour exister. Nos cœurs partent dans la folle poursuite, la cadence s’emballe, mais au moment où ils pourraient abandonner nos corps et s’envoler faire battre les étoiles, la voix, maintenant douce et raisonnable, les ramène, tel un guide, au rythme de la paix. Le chanteur m’invite à danser, puis Vinh…Une douce transe s’empare de ceux qui se balancent au rythme de cette musique qui appartient aux recoins de la nuit, n’était-ce le manque de familiarité entre chacun qu’on serait déjà en train de danser avec les étoiles, là où la voix et les vibrations des tambours se sont envolées…








La musique sufi n’est pas le seul joyau musical au Pakistan. Ils ont aussi la musique Qawali, également dévotionnelle, qui laisse un plus grand espace à la voix.
Les musiciens sont venus nous chercher au guesthouse dans leur petite camionnette. La soirée musicale s’est déroulée dans un restaurant à l’air libre qui nous changeait brusquement de l’atmosphère pakistanaise. On se serait cru tout à coup en Belgique lors d’un évènement donné par un centre culturel…Alors que la musique soufi a la force des entrailles, de ce qui se cache en la profondeur de la terre, la musique Qawali, elle, a la force du sentiment, celle du cœur. Ce sont deux prières très différentes, mais elles s’élèvent également vers le ciel et ont la vertu alchimiste de charger les particules d’une atmosphère en or.




A un moment donné, Vinh et moi, nous nous sommes éclipsés voir le musée de marionnettes présent dans ce lieu. Des marionnettes venant de quasi le monde entier semblaient prêtes à prendre vie car le musée allait fermer les portes. Soudain, on voit un des musiciens du groupe, il se dirige vers nous, il voudrait faire une photo avec nous ! Il a quitté le groupe en pleine performance pour ça ! Photo qu’il n’aura jamais parce qu’elle est faite avec notre appareil…en plus c’est lui la star ! Cela se passe souvent au Pakistan, les gens nous interpellent souvent dans la rue, dans les musées, pour faire des photos avec nous qu’ils savent très bien qu’ils ne verront jamais ! C’est très étrange…Bon bah, vous au moins, vous les verrez !
Avec une autre voyageuse (au Pakistan, il y a des voyageurs, pas des touristes), Oriane, je fais le tour de quelques échoppes vendant de l’artisanat pakistanais. Elle achète quelques trucs moi, parce que notre budget est très limité, je me retiens…Cependant, de retour à l’hôtel, elle me fait la surprise de m’offrir un très bel ensemble d’objets qui m’avaient séduite et qu’elle a achetés exprès pour moi. Il n’y a pas que les autochtones qui sont généreux quand on voyage. Généralement, je ne sais pas pourquoi, les voyageurs font très peu l’éloge d’autres voyageurs…Moi je n’ai pas envie de faire la même chose…






Dans un pays où il n’y a point de touristes (attention, je n’ai rien contre les touristes, je peux en être une aussi !), il peut y avoir des voyageurs avec des histoires extraordinaires ou avec une personnalité qui vous touche pour une raison ou une autre. En tout cas, ils font partie du voyage. Ils l’alimentent aussi. Dans le guesthouse de Malik (le Regalle), il y avait un japonais qu’y résidait depuis 3 mois. En 3 mois, il n’avait rien vu d’autre au Pakistan, à l’exception de la ville de Lahore et du Regalle. Lorsqu’on lui demandait pourquoi, il répondait que c’était parce qu’il ne cessait de rencontrer des personnes incroyables avec des histoires extraordinaires.

Un jour nous, Irina (une allemande achevant sa thèse au Pakistan et habituée du Regalle) et Scott (un américain travaillant à Lahore et qui se dit canadien…) sommes partis avec Malik une journée entière. D’abord, il nous a amenés dans le campement d’une tribu nomade Jogi (Gypsies), charmeurs de serpents. Ils survivent en extrayant le poison des serpents à l’usage de la médecine ou des…guérisseurs. Ils insistent pour qu’on prenne les petits serpents avec lesquels ils jouent devant nous dans les mains, néanmoins cela ne séduit personne puisqu’ils viennent d’expliquer que la morsure de ce serpent est des plus dangereuses. On peut perdre conscience en quelques secondes à peine…Malik essaye de nous rassurer en nous expliquant qu’ils ont déjà extrait tout le poison de ces serpents auparavant aussi, ils possèdent l’antidote au poison. Il y a également une manière très simple d’extraire le poison d’une morsure en posant une pierre particulière, lisse, ronde et orangée sur la plaie.




Ensuite, Malik nous conduisit dans les sinuosités du bazar de sa ville natale : Sharakpur. Nous avons goûté des petites boules sucrées, un peu comme des beignets, très savoureuses. Il nous a amenés dans un magasin tenu par des gens de sa famille. Son cousin nous a amenés sur le toit à partir duquel on pouvait avoir une large vue sur les environs. Tous les toits sont plats, ils recueillent comme des berceaux les chants provenant des minarets…

Malik possède un autre guesthouse à la périphérie de Sharakpur. Il l’appelle « Malik garden » car, en pleine campagne, le terrain est une jungle de roses, de manguiers, d’arbres à lichies et de…marijuana. Il paraît que cette dernière a poussé…tout à fait par hasard. Un de ses « servants » (comme on appelle les aide-domestiques ici !) buvait par une après-midi de dur et chaud labeur un verre de banglasi. Le banglasi est une boisson à base de chanvre que l’on offre dans les shrines afin que le priant accède aux champs de la divinité plus rapidement. Du point de vue des usages, cette boisson rafraîchirait l’esprit lorsque la température est par trop élevée. Et bien, en se remettant au travail, le « servant » arrosa le bout de terre autour de lui avec ce qui restait d’élixir dans son verre…ce qui donna naissance à cette étrange plantation ! Malik nous fait couper (aux deux filles présentes) deux bouquets de belles roses fuchsias qui, de leur parfum têtu, embaument l’air et font concurrence aux arômes illicites.
On mange, on se relaxe, le maître des lieux règne comme un lion dans son royaume floral. L’herbe est partout même dans la cigarette qu’il me demande de lui rouler à présent. Petit à petit le soleil de l’éclatante après-midi s’éteint, teintant le ciel de rose et de violet.




On reprend la voiture en direction du Regalle. En chemin, Malik s’arrête ; il demande à ses invités s’ils veulent l’accompagner, il se rend chez une femme qu’il a aidé auparavant à s’enfuir car on voulait la marier de force. Il s’y rend avec son fils qui fait des études d’avocat. Aujourd’hui, ils essayent de l’aider car sa famille tente de la déshériter totalement. La maison est en sous-sol, il y règne une pauvre pénombre. Une vieille femme se plaint avec des gestes désespérés et des lamentations…On va nous acheter des boissons, on nous demande si on veut manger. L’entrevue est brève. On reprend la route, le soleil s’est déjà couché. Toutes les 10 minutes la voiture du fils de Malik s’arrête, problème de batterie, il faut chipoter avec des fils…Ils ont l’habitude.

Un nouveau jeudi arrive et cette fois il y a sufi night dans la shrine ! Nous nous y rendons avec un des suisses qui sont revenus du Nord du pays. Vous vous souvenez, ceux que nous avions déjà rencontrés en Iran et que nous avons croisés le premier jour au Regalle ? Et bien, ils préparent un projet-photo dans la vallée du Swat. C’est la montagne, actuellement, pour s’y rendre un étranger a besoin d’un permis délivré par les autorités. Ils feront des ateliers-photos avec les habitants de la vallée qui photographieront eux-mêmes ce qui leur semble intéressant dans leur environnement. Ils seront payés par photo et recevront en plus cette formation photographique. Ensuite, les tenants du projet en feront un livre de photos ; ce sera une manière de révéler au monde ce lieu plein de richesses et de beauté, aujourd’hui fort diabolisé à cause des talibans, à partir du point de vue des habitants eux-mêmes.
Ah, mais revenons à la sufi night !
On monte directement à l’étage en frayant un passage entre les gens qui s’amoncellent dans l’escalier. C’est vrai que je ne vois pas des femmes. On entend tonner les tambours. A l’étage il y a un mausolée avec le tombeau du pir, le saint, coloré, fleuri et décoré par ceux qui se recueillent dans son souvenir. Une assemblée est assise en tailleur sur le sol. De la fumée s’élève de ces hommes. Quelques uns, en transe, dansent devant les musiciens. Nous prenons place dans l’assemblée. D’une certaine manière, avec une expression particulière, on nous souhaite la bienvenue. On nous offre des biscuits et, peu après aux garçons, on offre à fumer. Devant moi, un garçon prend soin d’un ami qui semble s’être élevé un peu trop haut…Il lui couvre la tête et une partie du corps avec un tissu noir et lui frotte amicalement les muscles des jambes et des bras. Il lui donne à boire. L’autre semble vivre un moment douloureux, mais il semble connaître un lieu où son âme peut se recueillir car il est calme. Je ne mange pas mes biscuits tout de suite, et si c’était aux ingrédients…très spéciaux ? C’est comme le banglasi ; On peut rentrer dans une shrine et, sans savoir, accepter la boisson qui vous amène dans un secteur de votre cerveau que vous ne soupçonniez pas jusqu’alors… ! Mais le rythme du tambour fait écho dans mon estomac…J’ai faim, je mange. Hummmm…j’attends pendant quelques minutes qu’il m’arrive quelque chose, mais aucune manifestation après la consommation de ce petit gâteau, consommation qui, quelques instants après voir dégluti, m’a semblé un peu précipitée… du genre « oh non je l’ai mangé !!! Qu’est-ce qui va m’arriver maintenant ??? ».
Nous descendons. En bas, l’assemblée est encore plus nombreuse, plus nombreux sont les individus en transe avec leurs cheveux qui balayent la nuit d’un rythme constant et saccadé. La musique est encore plus forte, plus acérée. Il y a 3 femmes au fond, assises contre le mur. On me fait signe de m’asseoir là-bas. Un baba (c’est le « maître spirituel et charismatique » chez les adeptes sufis), un géant à la tête brune au cou arborant des dizaines de colliers, au regard à la fois éminemment présent et semblant voguer dans d’autres lieux fait entrée parmi les danseurs fous.








Ah oui, me direz-vous à propos de folie, ne devrions-nous pas être en Inde ?

Et bien figurez-vous que nous avons tellement profité de notre voyage jusqu’alors qu’arrivés à Lahore, il ne nous restait plus que 2 semaines sur notre visa indien ! Vu qu’il est impossible d’étendre la durée du visa en Inde, nous avons pensé qu’il valait mieux essayer d’obtenir un nouveau visa étant donné que 2 semaines pour visiter l’Inde c’est plus qu’insuffisant. Nous nous sommes alors rendus à l’ambassade indienne à Islamabad qui a refusé de nous octroyer un nouveau visa parce que nous le demandions à partir du Pakistan, et que l’Inde et le Pakistan sont ennemis (rappelez-vous la petite histoire que je vous ai raconté un peu avant…). Nous avons exploré toutes les possibilités (envoyer nos passeports et refaire le visa à partir de la Belgique par exemple), mais toutes étaient compromises. C’était comme ces casse-tête chinois…Nous nous sommes dits alors que le destin le voulait peut-être ainsi et, bizarrement, contre toute expectation, je n’étais pas si déçue que ça de ne pas aller en Inde. « Le continent indien c’est déjà ici » pensais-je. Et puis l’Inde, toujours l’Inde…Toujours ce mythe - de mantes fois contredit par de nombreux voyageurs, d’ailleurs – qui fait oublier qu’il y a de nombreux beaux et intéressants autres pays. C’est alors que nous avons pensé que la solution serait d’envoyer directement notre camion de Karachi (Sud Pakistan) en Malaisie. De toutes manières on aurait du le faire de Chennaï (Inde) et cela aurait coûté probablement plus cher. Nous devons donc commencer à chercher un bon prix et des contacts pour le shipping. Malik va une fois de plus nous filer un coup de main, il connaît le chef des douanes qui nous met en contact avec un de ses subalternes qui va s’occuper de nous trouver un bon prix auprès d’une agence de shipping. Ce gars, c’est Ramzan.

Entretemps, nous commençons à prendre en considération les conseils des suisses qui disaient – un peu exagérément – que si on partait du Pakistan sans avoir fait la Karakoram Highway (KKH), on ratait le plus extraordinaire…L’échange au Regalle es très chouette, c’est un chouette souffle dans notre voyage car cela nous met en contact avec d’autres personnes qui découvrent, avec leur vision du voyage…et ça fait du bien aussi parfois de ne pas devoir s’adapter.
On pense à reprendre la route, au Pakistan, avant de finaliser notre démarche relative au shipping. On hésite entre le KKH et la vallée des Kalash. Vous vous souvenez du gars pâlot qui travaille au Regalle, Jabin ? Et bien, il est kalash. Il s’agit d’une tribu du nord du Pakistan, près de la frontière afghane, la seule qui ne soit pas musulmane, qui boive et cultive de l’alcool, qui pratique « 100% love mariage » - comme le dit Malik. Du fait de leur teint clair et de leurs yeux bleus, ils se disent des descendants d’Alexandre le Grand et ils sont païens et continuent d’observer leurs cultes très particuliers. Moi je penche plutôt pour cette dernière exploration, mais Vinh est plus attiré par la performance du KKH, la route mythique vers la Chine. On se laisse naviguer dans le cours de nos hésitations et on vit ces jours au gré des partages…Comme par exemple, ces soirées au cours desquelles j’excelle au seul jeu duquel - de toute ma vie -je sorte vainqueur : la carambolle !!




Les négociations avec Ramzan sont lentes, il dit toujours « Relax ! Feel easy ! » et on a la désespérante impression que ça n’avance pas dans son minuscule bureau poussiéreux où le téléphone ne sonne jamais. Ici nous devons encore nous adapter au rythme de la vie. C’est peut-être le plus difficile…C’est un rythme cadencé par les 6 heures (au total) de coupures électriques…de 8 à 10 le matin, de 14 à 16 et de 20 à 22h, le gouvernement coupe l’électricité. Parce que, soi disant, il n’y aurait pas assez d’énergie pour alimenter tout le pays. Alors que celui-ci détient l’énergie nucléaire…dont l’Europe et les Etats-Unis interdiraient l’utilisation…Mais, une fois de plus, le peuple est le seul à en baver…Sous plus de 40 degrés, deux heures durant sans même pouvoir utiliser le ventilateur ! Les frigos ne fonctionnent jamais de manière optimale…et pour couronner le tout, parfois, ils se permettent de couper l’eau également ! Alors, on comprend que sous une chaleur torride vécue dans de telles conditions, le cerveau connaisse aussi quelques coupures et que la seule vraie et intelligente -en tout cas sage - devise à adopter soit « Relax ! Feel easy ! »…même si, personnellement, j’aurais préféré.. « Révolution !! ». La pauvreté est extrême et il n’y a pas de classe moyenne. Depuis que nous mangions avec des gens, j’avais remarqué que, par exemple contrairement à l’Iran, on mange frugal et pas très varié. En 1959, 222 individus à peine utilisaient les 2/3 du crédit bancaire total des banques pakistanaises. Dans les années 70, seulement 22 familles possédaient 66% des ressources industrielles nationales, 70% des assurances et 80% du système bancaire. Dans les dernières années, le pouvoir politique s’est disputé entre seulement deux grandes familles…Alors que la moitié de l’électorat ne sait pas lire, il est clair que cela constitue un avantage de provenir d’une famille dont tout le monde a entendu parler…




Alors, Ramzan, qui veut passer du temps avec nous nous fait découvrir deux mariages pakistanais. Je n'ai jamais vu d'aussi belles robes, de femmes aussi magnifiquement parées que celles rencontrées dans ces mariages. Je n'ai jamais vu des gens manger autant non plus...Il faut se dépecher, car en moins de deux le buffet est vide...Les gens ont l'air d'en profiter pour faire des provisions...!






Il a réussi à nous avoir un bon prix pour le shipping, il ne restera plus qu’à prendre possession des papiers et payer. Pas besoin de fixer une date, le bateau part tous les jeudis. C’est donc le cœur léger que nous partons sur…le KKH !
Cette route fit anciennement partie de la route de la soie. Elle fut utilisée pour les échanges commerciaux mais aussi religieux puisque le bouddhisme, puis l’Islam, ce sont propagés sur ces voies. Et il fallait être vraiment religieux, disons en tout cas spirituel, pour entamer une telle aventure ! La route était - et l’est encore d’une certaine manière – ardue. Sèche sur une longue partie, rocailleuse, elle file en solitaire au bord du ravin entourée et enfermée par de hautes et imposantes montagnes, terreau de bandits et contrebandiers selon la légende…En bas, vraiment très en bas, l’Indus.








Le vertige peut-être saisissant, la sensation de claustrophobie grandit au fur et à mesure des kilomètres qui défilent sans autre horizon que du roc. Il paraît qu’une étude aurait montré que le taux de suicide est plus élevé dans les vallées : les individus auraient l’impression de vivre isolés, ne pouvant pas aller au-delà - voir au-delà – des monstres de pierre. Je comprends. Mais l’expérience montre, une fois de plus, comment une situation peut être vécue différemment par deux personnes différentes. Vinh il aime la sensation que la KKH lui procure ; moi, pas tellement. Cela n’a rien à voir avec la beauté magistrale du paysage, c’est juste que j’aime l’horizon, je n’aime point qu’on m’obstrue la vue, qu’on me barre le passage, que j’aie l’impression de ne plus pouvoir voler. De plus, la route est affreusement difficile, caillouteuse, il n’y a pas une seconde qui passe sans que l’on ne soit secoué ; pas une seconde qui passe dans le silence. Le camion fait un effort pour passer les obstacles, j’ai l’impression d’en faire autant. Constamment, il nous faut contourner des gros rochers qui ce sont détachés et ont atterri sur la route…qui est déjà étroite…Cependant, je dois reconnaître cette route a quelque chose d’incommensurablement envoûtant ; comme une route initiatique, sans réellement savoir pourquoi, on a l’impression que le jeu en vaut la chandelle. Et la première partie est vraiment très belle car les montagnes sont vertes. Pour moi, les montagnes se doivent d’être vertes et touffues ou bien les rocs doivent être lisses et sculptés, généreux et aimables dans leur forme. Les eaux de l’Indus, leur couleur idyllique, ont quelque chose de féerique dans cet environnement campagnard noyé dans une fine et douce brume. Des cascades bordent parfois le bord des routes…

















Dans la partie de la route qui suit, l’Indus-Kohistan, il vaut mieux ne pas s’arrêter et ne surtout pas conduire la nuit dit-on…des talibans s’y cacheraient, la route est dangereuse, ou bien des bandits armés nous détrousseraient en moins de trois…Ici c’est le règne de la montagne telle que je ne l’aime pas : poussiéreuse, désertée par la vie, aux formes anguleuses et pointues. Même les visages cessent de nous sourire, leurs yeux sont durs, leurs bouches demeurent fermées.
Notre seconde nuit, on la passe à Besham…J’en parle parce qu’en plus de l’aura attribuée à l’endroit, du fait que le parking où on dort en sécurité soit situé dans un conclave entre d’énormes montagnes poussiéreuses et hostiles,…il y a une tempête ! La foudre !






Le troisième jour, nous voulons arriver à Gilgit. Notre première étape. De toutes façons, impossible de s’arrêter avant : aucun endroit sûr pour dormir. Après 12 heures de route, nous n’y sommes toujours pas et le soleil décline déjà…Pourtant il ne faut pas conduire la nuit ! C’est notre maître mot durant tout ce voyage, cela doit devenir une loi sur le sol du KKH !
Le ciel se teint d’anthracite et une lumière intense, brillante, une lumière de Vie et de Mort, surnaturelle et tellement reliée à la matière terrestre pourtant…teint généreusement, et merveilleusement, certains versants de la montagne. Cette lumière fait des miracles, la montagne anguleuse est désormais devenue une dune suave que, si j’étais Dieu, je caresserais doucement de ma paume…




Il fait déjà complètement noir lorsque nous atteignons le pont suspendu après lequel nous nous trouverons déjà dans les agglomérations de Gilgit, la ville que nous devons atteindre.
Mais nous devons encore être patients car une file kilométrique de camions s’étend devant nous. On doit avancer hyper lentement sur le pont. Vinh est un peu anxieux. Finalement c’est sans peine que nous traversons. On entreprend encore la route de montagne que l’on suppose courte maintenant. On a déjà parcouru 20 kilomètres lorsque, ne nous voyant pas arriver, je remarque que l’on ne lit plus « Gilgit » sur les bornes kilométriques, mais « Skardou » ce qui fait référence…à la direction opposée. Nous avons pris la mauvaise route ! Pourtant, après le pont c’est la seule qui nous est apparue !…Voilà pourquoi il ne faut pas rouler la nuit !
Enfin sur la bonne route la fatigue nous accable, il est 23 heures, cela fait déjà 17 heures que l’on roule. En outre, ce n’est plus une route - si cela ne l’a jamais été un jour… -, mais un chemin de village criblé horizontalement de tranchées profondes pour amener l’eau d’un coté à l’autre…Il fait noir, la vie semble éteinte derrière les fenêtres des maisons...Personne dehors…C’est peut-être mieux, nous sommes en zone tribale, il y a paraît-il souvent des rixes entre tribus, notamment avec les pachtounes…Pour me rassurer je me dis que dans le code pachtoune, il y a 3 valeurs fondamentales, l’hospitalité inconditionnelle en est une. Pourquoi dis-je inconditionnelle ? Parce qu’elle ne connaît pas d’exception, même un dangereux prisonnier en cavale, ils se doivent de l’héberger. Je suis tellement fatiguée que je serais prête à aller frapper à une de ces portes inconnues…
Je vous épargne les détails de ce qu’il a fallu encore endurer pour arriver à destination (ceux qui liront mon livre en dégusteront les détails croustillants… !), mais nous y parviendrons vers 3 heures du matin… !
Nous nous sommes à nouveau garés auprès d’un PTDC ; le lendemain matin nous décidons de nous rendre chez ce vieux hippie, qui tient une maison d’hôtes, dont nous ont parlé les suisses. Il paraîtrait que l’hôte est intéressant et l’endroit agréable. Nous n’allons pas louer de chambre, mais juste voir s’il est possible de garer le véhicule.

« Olá amigos! », c’est ainsi que nous reçoit un petit monsieur aux yeux clairs, rieurs, au fond desquels se tient cachée une profondeur grave. C’est Qayoum. Un autre conteur d’histoires, un peu marginal aussi, un mystique, d’un autre genre que celui de Malik, un peu plus style Saint Augustin peut-être…
Un jour, Qayoum est parti du Pakistan, il est allé travailler en Angleterre, domestique d’un américain homme d’affaires. Lorsqu’il eut assez d’argent, il quitta cet emploi et se mit à voyager à travers l’Europe. Pendant 10 ans il voyagea. Là où il passa le plus de temps ce fut Barcelone et Ibiza ; c’est pour cela qu’aujourd’hui il parle un espagnol parfait. Qayoum survécut grâce à deux dons dont le combla la Vie : la fabrication de bijoux et la flûte. Les deux, il les apprît en autodidacte, en regardant…Qayoum ne sait ni lire ni écrire les lettres, mais il y a beaucoup de choses qu’il sait déchiffrer. Il se sait chanceux, il ne s’est jamais trouvé seul pendant ses pérégrinations. Je dis pérégrinations, mais ce n’est peut-être pas le mot approprié…Qayoum a gouté à tous les excès, beaucoup bu et fait la fête, usé le plaisir. Il a beaucoup aimé la Vie et, la Vie le lui a rendu. C’est peut-être ce qui fait briller des étoiles dans ses yeux et lui fait demander « Quel cadeau Dieu m’apportera-t-il demain ? ». Mais il ne faut pas penser que Qayoum n’a pas souffert. Son enfance, au nord du Pakistan, était des plus pauvres. À 4 ans sa famille l’envoyait travailler dans la rue. Il était le plus jeune et se faisait battre par ses parents, frères et sœurs. Sa mère ne lui a jamais montré de l’amour. Cela n’a jamais empêché Qayoum, une fois adulte, de continuer à prendre soin d’elle ou à lui faire des cadeaux. Une fois, alors qu’elle était alitée et lui à son chevet, elle lui a pris la main. Cela a beaucoup surpris Qayoum…Alors elle lui parla d’un cadeau qu’il lui avait fait des années auparavant et ajouta « Les cœurs que tu touches se transforment en or ». C’est peut-être vrai…
Aujourd’hui Qayoum est marié et a 6 enfants. Il tient un magasin d’articles traditionnels et a construit lui-même la maison, annexe à la sienne, dans laquelle il reçoit les voyageurs…sans rien leur demander en retour. On donne ce qu’on peut. D’ailleurs Qayoum ne veut pas faire de la publicité, ça marche au bouche à oreille « Comme ça il n’y a que des gens très spéciaux qui viennent chez moi »,dit-il. Finalement, au lieu d’y passer 1 jour, nous en passons 2…à relaxer, parler de longues heures, manger et écouter les histoires pétillantes de ce beau monsieur. Il nous amène dans la petite shrine dont il est le baba sufi car il l’a pratiquement entièrement reconstruite. Nous voyons un vieux monsieur complètement nu dans la rue, recroquevillé dans un coin. Qayoum nous explique qu’il refuse de s’habiller, l’argent ne l’intéresse pas et il prend rarement la nourriture qu’on lui donne…Malik nous avait déjà parlé de tels individus. Dans une société comme la nôtre, on les aurait condamnés à la folie. Ici, on les considère comme des saints, en tout cas comme des êtres bien loin de ce que nous appelons ordinairement la folie, des créatures proches de Dieu. D’une certaine manière, ils sont respectés, on ne les enferme pas dans des prisons blanches d’où l’âme s’enfouit, on ne les gave pas de médicaments…
Mais j’ai demandé « Et si c’étaient des femmes ? ». J’ai récolté des rires.

Sabbah est la cadette de Qayoum. Elle est mon guide le jour où l’on part tous les 4 à la poursuite du Buddah sculpté, à travers les silencieux villages en étages. J’en attendais un autre, de guide. Mais celui-là de 12 ans m’a été attribué. Sabbah est vive, intelligente et pleine d’attention. Elle me prend la main lorsqu’il s’agit de traverser les passages délicats à flanc de montagne et la garde ensuite un bout de chemin.






Après ces 3 jours, on file encore plus au Nord, dans la vallée de Hunza. Encore plus près de la frontière chinoise. Des petits lions sur un pont nous rappellent que nous sommes sur le point de changer de civilisation, néanmoins les visages changent petit à petit, ils se font ronds, les yeux s’étirent, les gens se mêlent nous rappelant que la ligne de démarcation n’est que virtuelle, que de tous temps les civilisations se mélangent.




On n’y parle plus vraiment le urdu (langue nationale), mais le Shina, le Wakhi, le Burushaski.
On peut apercevoir, de plus en plus près, le sommet enneigé, le grand Rakaposhi, à 7788 mètres d’altitude. Savez-vous que la route du KKH longe quelques uns des plus grands glaciers du monde ?
Les montagnes blanches et pures bordent notre chemin ainsi que les ruisseaux qui coulent à flots entre le roc.






On s’arrêtera près de Karimabad, à 2438 mètres d’altitude. Karimabad est un village qui s’étend le long de petites routes sinueuses et pittoresques bordées par des magasins d’articles d’artisanat régionaux et couronné par un fort. Impossible de garer notre véhicule dans l’enceinte du village, on descend donc un peu et on bivouaque dans le parking du PTDC, au bord de la route et de la falaise, on ouvre les deux portes arrières, vue sur la magnifique étendue de la vallée.




A pied, nous prenons un sentier qui coupe à travers champs et montagnes. Le soleil brille très fort, mais la brise qui souffle est très douce.
S’il eut un lieu méritant de porter l’attribut d’Eden, c’est bien celui-ci. Trois couleurs me brûlent les yeux tellement leur pureté est irréelle : la blancheur éclatante des glaciers, le bleu du ciel, et le rose des abricotiers en fleur. Ces couleurs s’épousent et se rendent hommage mutuellement dans une telle concordance que j’ai la sensation de me promener dans un dessin longtemps étudié à l’avance. C’est un poème blanc et bucolique, mais aussi excentriquement doux et harmonieux.








Ah, il approche trop vite le moment de prendre la longue et épuisante route, la mythique KKH, le chemin de retour vers Lahore où nous comptons finaliser les démarches du shipping et préparer l’arrivée dans notre prochaine destination.
Nous avons reparti les étapes du retour autrement ce qui l’a rendu moins épuisant, mais ce qui a fait que nous passions une nuit au bord d’un check-point, en plein milieu de la montagne, milieu de nulle part…Les militaires nous ont invités à manger dans leur petit abri. Cela doit être la première fois qu’une femme met les pieds dans cet endroit. Une seule ampoule illumine la pièce, la lumière tremblotante et blafarde n’atteint pas les 4 coins de la pièce. Elle jette sa piteuse lumière sur le réchaud, au milieu de la pièce, sur lequel ils font chauffer du thé pour nous. 3 châlits se repartissent contre les murs, dessus des hommes aux longues barbes, turbans ou bérets pachtounes, armés de Kalachnikovs. On me fait une place, on nous sert du thé, puis on partage la nourriture avec nous en nous posant les questions habituelles « Etes-vous mariés », « Etes-vous musulmans », mais c’est la première fois que j’entends répondre « Ce n’est pas grave » lorsque nous répondons négativement à cette dernière question. Mon esprit tordu ajoute pour lui-même « Ce n’est pas grave, on ne vous tuera pas cette fois-ci »…Mais c’est parce que les préjugés, le conditionnement, ont la peau dure…hein, il suffit de quelques barbes, de quelques armes pour penser à Ben Laden…Alors qu’ils sont bien sympas et hospitaliers avec nous, nous donnant même des conseils.
Bien-sûr, nous n’avons pas fait exprès de nous retrouver là. Nous nous étions arrêtés là pour demander s’il y avait un resthouse ou PTDC tout près car il faisait déjà noir et nous approchions la zone très délicate. Ils nous ont répondu qu’il n’y en avait pas et nous ont permis de dormir là…Mais quand on demande lequel d’entre eux a cuisiné le repas, ils nous répondent : « Oh, il vient du Resthouse un peu plus en haut »…Vinh et moi, nous nous regardons abasourdis.

Lorsque nous arrivons à Abottabad (oui, ce nom vous est familier…) le lendemain, la boîte de vitesses fait un bruit étrange. Vinh ne veux pas rouler comme ça, sans savoir ce qu’il se passe. On demande conseil à un garage tout proche, mais on nous conseille d’attendre de regagner Islamabad ou Lahore car il n’y a que là qu’on pourrait trouver des pièces.
On hésite : on s’arrête à Islamabad ou on continue jusqu’à Lahore, où nous avons des choses à résoudre et où dormir au cas où il faudrait déposer la voiture au garage…mais en prenant des risques pour la voiture… ?
Arrivés à Islamabad, on essayait de répondre à cette question difficile, mais Vinh mû soudain par une intuition s’arrête au bord de la route et décide d’aller demander conseil aux garages en contrebas. La première personne à qui il s’adresse semble ne pas pouvoir nous aider, mais dans l’attroupement il y en a un qui dit qu’il a un ami qui a le même véhicule. Le même véhicule, au Pakistan ??? C’est à en douter. Même pas pour longtemps, car qui arrive à ce moment là en moto ? Et bien c’est Moqueem, le cousin du gars qui a le même camion que nous ! Illico presto il nous demande de le suivre, il a lui-même un magasin de pièces détachées - en fait il refait à neuf des VW -, il va essayer de nous aider. Et en fait, Moqueem c’est le sauveur des étrangers qui font un voyage comme le nôtre et qui rencontrent des problèmes avec leur véhicule ! Dans son bureau, des cartes postales, des photos avec des remerciements attestent de cela. Il dit que c’est Dieu qui nous a fait nous rencontrer. Je crois bien ! Il peut nous aider à nous procurer des pièces : l’armée pakistanaise possède aussi des Iveco et, bientôt, il y aura une vente de ces pièces à la casse…Le lendemain, notre camion est au garage. Le seul problème est que les ateliers se trouvent dans un quartier où il n’y a absolument que des hommes. Je ne peux donc pas vraiment sortir et aller me promener…Je reste donc dans le camion pendant 3 jours en attendant que ce soit réparé. Il fait très chaud. Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais je me sens fiévreuse, j’ai mal au bas du dos, je suis très fatiguée, même si je passe ma journée couchée et je dois dormir tout le temps. À partir du deuxième jour le cousin de Moqueem - Yacub - vient. Il a un autre garage, il m’y amène, au deuxième étage, il y a une pièce vide, fraîche où je suis seule. Il m’amène aussi des vêtements avec lesquels je passerai davantage inaperçue – même si le terme est inexact…Le dernier soir, il nous amène chez lui. Et c’est vrai, Yacub a aussi un Iveco, il en a même deux…qu’il compte également aménager derrière pour voyager…Aussi loin, en tout cas, que lui permettront les satanés visas. Car, si pour nous, il est relativement facile d’obtenir les visas nécessaires pour faire « le tour du monde », un pakistanais n’a pas la même chance de pouvoir réaliser ce rêve! Pourquoi ? Bah parce qu’il est paki quoi…




Revenons à nos sauveurs. Chez Yacub, nous avons rencontré Nasra, sa femme, sa fille Irsa et sa grande-soeur, Shani et Hamza les fils. Il y a encore un autre fils, il étudie en Angleterre. Puis, dans le secret d’une chambre et volant dans la musique qu’elle tient fermement contre ses oreilles, j’ai rencontré Ikra. Ikra est une adolescente de 13 ans. La première chose que j’ai remarqué ce furent ses mains, longues et douces. Dans le cerveau d’Ikra, il n’y a que l’hémisphère gauche qui se soit développé. Là où chez nous l’hémisphère droit abrite des neurones, chez Ikra il y a de l’eau.
Nasra est très enthousiasmée par nôtre présence, elle n’arrête pas de nous demander de rester 4 jours, mais le lendemain nous devons partir pour Lahore. De toute façon nous devrons revenir lorsque les pièces à la casse seront en vente. On lui promet qu’on restera à ce moment là.

À Lahore, nous retrouvons le Regalle, ça tombe vraiment bien parce que je ne me sens pas bien. Malik est, par chance, avec un ami médecin qui me donne les coordonnées d’un docteur à l’hôpital. On pense que c’est les reins, une nouvelle infection peut-être.
À l’hôpital, on rencontre le spécialiste et on fait tous les tests qui ne révèlent pas vraiment d’infection. Je prends quand même des antibiotiques.
Les négociations avec Ramzan (le shipping) se passent…lentement. On parle entre autres de la solution pour faire rentrer le camion dans le container car, tel qu’il est, il ne rentre pas dans un container standard. Finalement, on pense retirer les pneus et en mettre des petits, dégonflés. Entretemps je vais beaucoup mieux et Vinh retourne à Rawalpindi (Islamabad) pour finaliser les réparations du véhicule, acheter les pièces, des petits pneus usés et installer une galerie de toit sur le camion qui portera ceux-ci lorsqu’on remettra les pneus habituels. Moi je reste à Lahore, au Regalle, d’une part parce que je dois me reposer et, d’autre part, parce que j’ai envie d’être libre…Ne pas être obligée de passer les journées entières enfermée à la maison avec des femmes…toutes excitées par ma présence. J’attends ici le retour de Vinh. Ce fût une bonne idée car, pendant ce temps, je fis des rencontres très intéressantes notamment un couple de suisses qui voyageait comme nous, en camionnette. Ce sont les premiers rencontrés durant notre voyage. Dommage que Vinh n’ait pas pu les voir. Et puis aussi…un guérisseur soufi qui m’a été introduit par Malik. En très peu de temps, mais de manière très intense, il a partagé avec moi, avec passion et sensibilité, quelques uns de ses enseignements. Mais cette expérience j’en parlerai plus longtemps à une autre occasion, elle mérite plus que quelques lignes.
Une semaine plus tard, Vinh ne peut toujours pas revenir, les travaux sur le camion prennent plus de temps que prévu. Les coupures électriques y sont pour beaucoup. C’est donc moi qui l’y rejoins.
Nous passons encore deux semaines dans la famille de Yacub en attendant que tous les problèmes soient résolus. Notamment mes problèmes de santé car les mêmes symptômes sont revenus…Cette fois je me rends dans un grand hôpital international où on me fait un check up complet. Après 3 jours tout revient à la normale et les tests aussi sont positifs…Yacub dit que c’est la maladie du voyage, la fatigue, le climat…

La famille est très chouette. Nasra est une femme très intelligente qui sait affirmer sa personnalité de manière très subtile dans une société très machiste. Elle m’a appris beaucoup de choses et en l’observant j’ai pu constater combien notre société se trompe lorsqu’elle juge qu’une femme est soumise parce qu’elle porte un voile, parce qu’elle est musulmane. Il y a peut-être bien plus de femmes soumises au dictat masculin en mini-jupe et tête découverte. Femmes du monde entier nous avons toutes un combat à mener pour notre liberté !
Nasra a un sourire franc et même carnassier qui, en lui-même, est un affranchissement. C’est peut-être là où on a du mal à trouver la liberté dans les apparences que l’on observe une plus grande liberté intérieure et une grande intelligence des comportements.
Irsa marche sur les pas de sa mère, peut-être un peu plus réfléchie, elle cultive avec sagesse et discrétion indépendance et lucidité. À 20ans, elle cuisine des plats succulents, étudie consciencieusement et s’occupe avec bienveillance et patience de sa petite sœur Ikra. Je lui ai d’ailleurs un peu volé la vedette car, en très peu de temps, j’ai noué une vraie amitié avec Ikra. Au point qu’il n’y avait plus que moi qu’elle venait chercher pour lui préparer son thé. Il faut savoir qu’il y a quelques choses essentielles pour Ikra ; tout le monde peut à prime abord en déceler 3 sans lesquelles elle pique des crises terribles : le thé - qui doit être préparé d’une certaine manière -, la musique, des cailloux qu’elle lance et rattrape en l’air pendant des heures. J’en ai décelé deux autres : qu’on la regarde avec affection et qu’on lui sourie franchement toutes dents dehors. Elle adore ça. Les premières fois, elle avait l’air d’ignorer sourire et regard. Mais j’ai continué. Parce que j’avais vraiment envie de lui offrir un sourire et un regard ainsi. Qu’est-ce qu’il y a donc dans son cœur ? – me demandais-je les premiers jours. Je me suis dite, elle aime le thé, la musique et les cailloux, ce ne sont pas des choses anodines. Il y a du cœur, du désir dans ces trois choses là…et c’est donc ainsi qui commença notre amitié. Lorsqu’elle pleurait ou criait très fort, j’allais seule et restais assise, simplement, à ses côtés. Parfois, c’est elle qui venait me chercher.










Bien-sûr que j’ai pleuré quand j’ai quitté la famille. Non seulement par gratitude - parce qu’ils ont vraiment tout fait pour nous : logés, nourris, conduits à droit et à gauche pendant 1 mois au total ! et qu’en plus de cela, ils nous ont comblés de cadeaux… -, mais parce qu’encore une fois, ces gens là ils avaient un cœur énorme ! Et que de ce grand voyage au Pakistan, j’apprends qu’il y a de la Beauté, de la putain de Beauté, dans ce vaste monde imparfait ! Que tout ce qui existe est beau PARCE QU’imparfait. Cette imperfection me touche et ici, plus qu’ailleurs. Parce que dedans il y a du dénuement…mais une richesse incommensurable, de la privation (de rêves, d’une certaine notion de « liberté »)…mais de l’Amour sans limites et conditions, il y a la saleté, les mauvaises odeurs, la frugalité…mais un partage sincère et sans limites,…et parce qu’il y a l’ATTACHEMENT, non aux choses, mais aux GENS quels qu’ils soient, proches ou lointains, familiers ou extrêmement différents et que cet attachement inconditionné (que certaines théories de source orientale mises à la sauce occidentale diabolisent) est, pour moi, la plus belle, la plus pure et la plus sincère expression de l’Amour porté par un cœur HUMAIN.

De retour à Lahore, on finalise enfin le shipping.
Ce jour là, c’est l’anniversaire de Vinh. Nous sommes avec Ramzan, fier, il nous fait visiter la banque où sa fille travaille. Je dis que Vinh fête son anniversaire aujourd’hui, alors il improvise une petite fête chez lui avec gâteau et tout…après nous avoir amenés dans des magasins de vêtements et insisté pour que nous achetions quelque chose!




Cela fait un mois qu’il fait 47 degrés à Lahore ; nous sommes contents de repartir de la ville que l’on dit la plus chaude du Pakistan, en direction de Karachi. Le chemin du retour prévoit quand même que l’on repasse dans la seconde ville la plus chaude : Multan. Le trajet il est difficile, il fait 50 degrés à ma place, devant…Nous prenons la route à chaque fois très tôt le matin, mais à 10 heures la torture commence. Justement, alors que nous souffrons, dégoulinons dans la chaleur étouffante des routes de Multan, on entend : « Vinh ! ». Une moto…Sunneel ! Arrivés dans sa ville, je pensais justement à lui ! « Suivez-moi jusque dans ma maison ! »,dit-il. On se rappelle la dernière fois lorsqu’on devait rester pour manger avec sa femme, mais que sa peur l’avait emporté. Je crois que Dieu a voulu nous donner une nouvelle opportunité de faire un bras d’honneur à la peur !
La rencontre est celle de bons et vieux amis alors que nous avions partagé seulement quelques heures en sa compagnie. Son neveu est là avec sa femme. Ce sont eux qui prépareront à manger car l’épouse de Sunnel qui reviendra sous peu de son travail d’infirmière est enceinte, et il fait extrêmement chaud, surtout dans la cuisine. Elle arrive ; après nous avoir salués, elle s’étend sur un châlit parmi nous. Elle accouche dans un mois, d’une fille : la 5ème ! Son ventre est énorme. Elle endure la pénibilité de son état doublée de cette chaleur insupportable avec beauté. Suneel dit que la dernière fois, il s’était fait réprimander parce qu’il nous avait dit de partir. Il nous demande si nous voulons rester dormir ce soir et assister au concert qu’il donne avec son groupe. D’un coté nous aurions bien voulu, mais nous avons vraiment envie de arriver au plus vite à Karachi, shipper le véhicule et quitter le Pakistan pour notre prochaine destination : la Malaisie.




La pire semaine dans tout notre voyage : Karachi
Karachi est une grosse ville, industrielle, salle, polluée, puante. C’est sûr que si je devais faire un voyage au Pakistan ayant pour objet cette seule ville, mes préjugés de départ se seraient amplifiés ! Nous essayons de trouver un hôtel pas cher car on devra y séjourner pendant le temps que dureront les démarches du shipping, ici au port. Il est prévu que ça dure deux jours (on nous a dit d’y être deux jours à l’avance) : le bateau part jeudi et nous arrivons lundi.
Les premiers hôtels visités sont trop chers et n’ont pas l’air fameux. Finalement, nous en trouvons un, au prix plus raisonnable. Nous y resterons 30 minutes (esprits sensibles, épargnez-vous ces quelques lignes)…: Dans la chambre, on se dépêche de se déshabiller pour aller dans la douche - à Karachi, il fait quelques degrés de moins mais le taux d’humidité est insupportable. Ce que je n’avais pas vu c’est qu’il y avait une fenêtre dans la chambre donnant dans le couloir et que le rideau balançait légèrement à cause du ventilateur…Je l’ai remarqué quand j’ai vu, de l’autre côté, le garçon de chambre ! J’ai crié, couru dans la salle de bains tout en prévenant Vinh qui était juste en train de faire une blague dans la plus complète nudité !...Bref, finalement, on doit changer de chambre parce que celle-ci a de l’air conditionné et que nous avons payé pour une sans. Je suis dans la nouvelle chambre, Vinh est en bas en train de faire le check-in. N’est-ce pas que le garçon frappe à la porte. Je vais ouvrir, il rentre et coince le rideau de la fenêtre, ici aussi donnant sur le couloir. Puis, dans un grognement, il me montre le miroir, en face. Un peu sèchement - parce que je sais qu’il m’a vue à poils - je le remercie et, lorsque je veux fermer la porte, il la retient et, encore dans un grognement des plus incompréhensibles qu’il accompagne d’un geste affreux, il me fait comprendre la plus grande des obscénités ! Je lui ai fermé la porte au nez et, pendant quelques minutes, j’ai cru avoir été victime d’une horrible hallucination. Vraiment, j’ai douté ! Parce que bon, j’avais déjà cru voir, dans le KKH, un arbuste marcher le long de la route alors que c’était un paysan qui portait de l’herbe…Peut-être qu’ici, la fatigue couplée d’un taux d’humidité à faire liquéfier la cervelle, vous donnent de ces hallucinations terribles !
J’ai retrouvé mes esprits et raconté tout ceci à Vinh. Dans un grand scandale nous avons quitté cet hôtel qui, en fait, accueillait assez régulièrement des prostituées avec leurs clients.
Finalement nous sommes restés dans un hôtel qui s’est révélé un antre à cafards. Dans la salle-de-bains des cafards gros comme le pouce. On y laissait la lumière pendant la nuit pour ne pas qu’ils sortent et viennent se promener sur nos visages la nuit. Je signale que je dors la bouche ouverte. Par contre, cela n’a pas empêché quelques autres créatures de se promener dans notre chambre la nuit…des trucs de l’au-delà…enfin, cela aussi ce sera pour mon livre…
Et le pire dans tout cela c’est qu’au lieu de 2 jours nous y sommes restés une semaine ! On ne sait pour quelle raison le départ du bateau a été réservé pour le jeudi suivant…alors que Vinh s'y est pris tout de suite pour mettre le camion dans le container, ce qui ne fut pas une mince affaire, sans aide - mais avec beaucoup de spectateurs - et sous 40 degrés.






Et la bureaucratie pakistanaise…personne qui répond au téléphone, des retards de 2 heures aux rendez-vous, personnel qui s’endort au bureau et « oublie » de faire les documents nécessaires, puis vendredi tout est fermé, samedi officiellement seulement une demi-journée, mais dans la pratique une journée entière et dimanche fermé aussi…Il semble que « urgence » et « client » soient des concepts à relativiser dans de telles circonstances. Corruption. Les personnes dans de tels postes ne connaissent pas leur travail, n’ont pas de compétence particulière, ils ont été placés ; c’est des arrangements entre familles…On est vraiment au désespoir car quoi qu’on fasse, les choses ne bougent pas. En plus, il nous est impossible de manger dans les restaurants environnants tellement c’est sale et rebutant. Après 6 mois de voyage on ne fait pas les chochottes: si on dit que c’est impossible c’est que cela l’est vraiment. La seule possibilité c’est de prendre le taxi et d’aller très loin, dans les « beaux » quartiers, là où il y a des restaurants un peu plus haut de gamme, des McDo, des trucs comme ça. Mais cela revient tellement cher que l’on ne peut le faire qu’une seule fois par jour. Et nous ne sommes pas assurés qu’on ne trouvera pas quelque chose de bizarre dans notre assiette ! Par exemple, un soir, dans un de ces restaurants, heureux enfin de manger, qu’est-ce que je ne trouve pas dans ma soupe après en avoir mangé les 3/4 ? La moitié d’un cafard !! Exaspérés, et malgré la désolation du patron, nous nous sommes levés et partis… Pendant une semaine, nous mangerons donc un seul repas consistant par jour…en transpirant toute l’eau de notre corps…écœurés par une chambre d’hôtel que l’on ne peut plus voir en peinture.. menés au désespoir par des bureaucrates incompétents. Oui, nous étions désespérés et pressés de partir. Et j’étais triste de penser que notre belle aventure au Pakistan se terminerait sur une aussi mauvaise note. Néanmoins, maintenant que je suis loin de ces instants, je crois qu’il nous était nécessaire de les traverser pour que notre expérience soit complète.
Quand enfin les démarches relatives au shipping furent terminées, nous n’attendîmes pas une heure avant de prendre nos bagages à l’hôtel et filer à l’aéroport. Nous savions qu’il y avait un vol pas cher et direct pour la Malaisie ce jour-là…Pourvu qu’il y ait encore des places à la dernière minute…Le vol était à 17h30 et nous étions devant l’entrée de l’aéroport à 14h30. Cependant, une heure de fouilles et de contrôle nous retînt à l’entrée. C’est à cause de l’attentat qui eut lieu la veille à 200 mètres de là…Ils rétorquent que c’est pour des raisons de sécurité, moi je réponds que pour des raisons de sécurité, ce serait bien que l’on ne rate pas ce vol ! J’ai l’impression qu’ils s’échinent à faire le plus lentement possible. C’est la première fois que je veux tellement prendre un avion !
Une fois à l’intérieur du bâtiment, nous cherchons le comptoir de la compagnie qui exécute le vol dans lequel nous souhaitons monter. Personne ne nous comprend ; ils ne semblent pas concevoir qu’on n’aie pas réservé de vol et qu’on cherche à le prendre…On nous envoie à droite, à gauche…Finalement, on parvient à intercepter le patron de la compagnie qui nous assure que sans réservation préalable, nous ne pourrons pas prendre l’avion. Le système de la dernière minute n’existe pas ici. Nous sommes dépités. Tout sauf passer encore une nuit dans un endroit cafardeux ! Nous nous mettons à chercher un nouveau vol sur internet en espérant en trouver un le jour même pas trop cher. Nous en trouvons un, départ à 22h30 avec escale à Dubaï, il est un peu plus cher, mais bon…Au comptoir, alors que nous sommes prêts à réserver le vol, on nous demande si nous avons un billet d’avion retour vers notre pays ou une autre destination…Les autorités malaises l’exigent pour toute entrée dans leur territoire sous peine d’expulsion. Nous expliquons que nous n’en possédons pas puisque nous voyageons en camion ! Ils refusent de nous vendre les tickets, ne veulent rien comprendre. Finalement nous trouvons une astuce : nous achetons les tickets pour le vol en question auprès d’une autre agence en espérant qu’ils ne nous posent pas le même problème ! Ils nous posent la question, mais devant notre argument logique, ils ne font pas des problèmes. Nous avons les preuves que nous circulons en camion.
Nous sommes contents d’avoir les tickets en main, néanmoins nous ne pouvons pas nous empêcher de ressentir une pointe d’inquiétude : et si, à Dubaï, on refusait de nous laisser monter dans le vol ? Et en Malaisie ?...S’ils décidaient de nous expulser malgré le camion ? Et le camion qui arriverait au port…et nous à nouveau au Pakistan…Pour une fois j’ai ressenti de manière plus réelle, ce qu’un immigré clandestin pourrait ressentir…(à l’exception très importante que, dans mon pays, il n’y aurait rien d’atroce qui m’attendrait).
Je ne vous raconte pas la suite…C’est une autre histoire.

Je peux juste dire que pour une fois je suis contente d’être dans un avion.
Pas parce que l’aventure pakistanaise était un cauchemar, mais parce qu’elle était devenue peut-être trop intense. Ce fût réellement une aventure. Heureusement - souvenez-vous - l’Iran nous avait préparés. En cela réside aussi la beauté d’un voyage sur 4 roues. On vous prépare, petit à petit, à ce qui va suivre. Le choc est quand même toujours fatal. C’est-à-dire que d’une manière ou d’une autre, il vous change. Il déplace les limites. Il expose le Cœur. Malgré les derniers jours cauchemardesques ce voyage, qui devait durer 2 semaines et a finalement duré 2mois et demi, a élargi nos frontières, mentales et physiques, et fut une fois de plus une profonde et révolutionnaire expérience humaine. Fragile, délicate, pleine de contradictions, elle m’a montré que dans toute chose, on voit ce qu’on choisit d’y voir.
Moi, j’y ai vu de la Beauté.

Alors…aujourd’hui, et déjà avec nostalgie, nous te disons :

Goodbye Beautiful Pakistan !

3 commentaires:

Maud a dit…

Chers Giza et Vinh,
Quelles aventures passionnantes! Votre récit se dévore comme un roman, d'ailleurs si j'ai bien compris tu en prépares un giza. Tes talents littéraires sont toujours aussi vifs!
Figurez-vous que je suis justement en train de lire l'histoire fascinante d'un alpiniste qui s'est égaré dans les montagnes du Karakoram et a été recueilli par les habitants d'un petit village auquels il a promis de revenir pour construire une école... et lorsqu'il est revenu il n'en n'est plus reparti, et y a déjà construit 55 écoles! Le livre s'appelle "Three cups of tea", le fameux thé de l'amitié que vous avez goûté là-bas (mais qui n'avait pas l'air très bon apparemment! lol).
En tout cas vos photos sont sublimes, et donnent envie de découvrir ce pays que l'on imagine pourtant si inhospitalier ici en Europe.
J'espère que votre voyage en Malaisie se passe aussi bien (mais avec moins de cafards! ;-)
Quant à celui que tu as retrouvé dans ta soupe, si ça peut te rassurer j'ai appris au Costa Rica que les cafards sont des insectes propres et apparemment très utiles: ils sécréteraient des substances médicinales qu'on commence à tester pour des médicaments!
Bon voyage en Asie, j'attends la suite de vos aventures avec impatience!
Gros bisous du Burundi!

rafi_dasilva a dit…

Mes chers "vagabondos"

Merci de par ce beau et intense récit m'avoir fait un peu voyager.
Tes mots ont enlacé mon coeur et sont parvenus à faire vibrer en lui des sentiments de liberté, force, fraternité, courage, amour, fragilité

Obrigado!!! Um grande beijo

Rafaela

Josè D'Almeida a dit…

Nous aussi on a dévoré ton récit, vous êtes de la souche d'un...Richard Francis Bacon alias Burton! AAaaah! Quelle expérience (petite princesse d'Asie,peux-tu faire moins de bruit en mangeant ta crème choco??!!) Dites les morceaux concernant les sufis, puis-je les mettre sur la page "Trapèze de l'Âme"?
Last but not the least: le guide que je vous ai offert vous fut-il de quelque utilité, j'espère...

On vous embrasse
muitas saudades

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